Le 28 août 2009, soit d
eux jours après avoir annoncé la reprise de la maison Bertrand par le St Helena National Trust, je consacrais un autre billet à l’un de ceux qui l’avaient connue lorsqu’elle était encore habitée par la famille du grand-maréchal : Étienne Bouges.
Né à Lye, dans l’Indre, le 2 juin 1795, Bouges était le fils de l’un des fermiers de la famille Bertrand. À Sainte-Hélène, le grand-maréchal éprouvait des difficultés à trouver un domestique qui lui convînt et demanda à son père de lui envoyer un homme de confiance. Le jeune Bouges se proposa. Il avait vingt-trois ans lorsqu’il débarqua sur l’île en janvier 1819.
Il entra ainsi au service des Bertrand et vécut auprès d’eux durant les dernières années de la captivité. Derrière l’architecture de la maison apparaissait donc tout un petit monde domestique dont les traces sont aujourd’hui beaucoup plus difficiles à saisir : les Bertrand et leurs enfants, bien sûr, mais aussi ceux qui les servaient et partageaient leur existence quotidienne à Longwood.
Bouges se trouvait encore à Sainte-Hélène lorsque Napoléon mourut, le 5 mai 1821. Bien des années plus tard, il racontait avoir participé à sa toilette funèbre et que Marchand lui aurait demandé de soutenir la tête de Napoléon pendant qu’on le rasait. Le docteur Fauconneau-Dufresne recueillit ce souvenir de sa bouche et le rapporta en 1881 dans une brochure consacrée au grand-maréchal Bertrand. Le témoignage doit être considéré avec prudence, mais il montre combien Bouges demeura, jusqu’à un âge avancé, dépositaire de ses souvenirs de Sainte-Hélène.
Après le retour en France, il resta au service de Bertrand jusqu’en 1830. Il mourut à Châteauroux le 20 février 1888, à l’âge de quatre-vingt-douze ans.
En retrouvant son histoire en 2009, je voulais aussi rappeler que la maison que l’on entreprenait enfin de sauver n’était pas seulement celle d’un grand personnage de l’Empire. Pendant quelques années, elle avait été une véritable maison de famille, peuplée d’enfants, de domestiques, d’allées et venues, et de toutes ces existences modestes que la grande histoire laisse généralement dans l’ombre.
Serviteur du comte Bertrand, remplaçant de Bernard, a laissé un récit de sa vie à Longwood. Voici la description de la maison qu’Etienne Bouges nous a laissée ; ce texte a été publié et annoté par le Docteur Fauconneau-Dufresne dans le Souvenir Napoléonien.
HABITATION DE
LA FAMILLE BERTRAND. SES HABITUDES
La famille
Bertrand qui, depuis l'origine, vivait à part, avait d'abord habité Hutt's
Gate. C'était une petite maison qui était sur le chemin de Jamestown à Longwood
; elle était mal distribuée et on y était très gêné. Bien qu'à vol d'oiseau,
elle fût peu distante de l'habitation de l'Empereur, on n'y parvenait que par
de longs détours[1],
mais deux ans avant mon arrivée, on avait construit pour la famille Bertrand
une maison en pierres, qui n'était séparée de la maison de l'Empereur que par
son jardin.
Voici quelle
était la disposition de cette maison devant l'entrée qui était située vers
l'habitation de l'Empereur, il y avait une petite véranda qui servait de
vestibule. De là, on entrait dans la salle à manger, puis dans le salon. La
salle à manger n'était pas grande, mais le salon avait des dimensions
convenables. Les deux pièces se commandaient. A la suite du salon, il y avait
sur le jardin, une autre véranda, beaucoup plus grande que la première ; elle
servait à la récréation des enfants, par le mauvais temps.
A gauche du
salon, était la chambre à coucher de Mme la comtesse. Cette chambre était
éclairée par deux fenêtres qui donnaient sur le camp de la garnison. Ce camp
était séparé de la maison par un profond ravin. Auprès de la chambre, se
trouvaient deux cabinets de toilette qui prenaient jour sur la cour. De l'autre
côté du salon était la chambre des enfants, de la même grandeur que celle de Mme
la comtesse ; leur gouvernante y couchait. Cette chambre avait aussi deux
cabinets de toilette donnant sur la cour. Le premier étage était une mansarde.
Le général y avait sa chambre au-dessus de celle de sa femme ; cette pièce y
communiquait par un escalier intérieur. A côté, était un cabinet où il faisait
sa toilette. Au dessus de la chambre des enfants, une pièce à cheminée servait
de décharge. Le reste de la mansarde constituait deux autres petites pièces,
l'une occupée par moi, et l'autre par les deux domestiques anglais. Le mobilier
fourni par le gouvernement anglais était très médiocre. La cuisine attenait à
la maison sans y communiquer directement, elle était sans plafond, comme une
grange. Le cuisinier, dont on pouvait avoir besoin le soir, comme pour de l'eau
chaude ou du thé, couchait sur un matelas posé sur une table. Les autres
Chinois se retiraient la nuit dans des huttes à eux.
A mon arrivée,
le jardin n'était ni terrassé ni clos, ce n'était qu'une pelouse en pente. Les
sentinelles s'approchaient le soir des fenêtres de Mme la comtesse et auraient,
pour ainsi dire, pu entendre ce qu'on disait dans la chambre. Je m'occupai de
faire rapporter des terres pour égaliser le terrain, et je fis construire une
assez jolie palissade en bois de sapin, d'un mètre de haut de manière à
circonscrire un assez grand espace en forme de carré long. Les sentinelles
furent, par la suite, obligées de rester à une certaine distance. Je fis placer
des fleurs du pays dans le jardin, des géraniums surtout. J'y fis aussi planter
des pêchers déjà en fleurs, et qui, moyennant de nombreux arrosements,
donnèrent la même année des fruits, malheureusement fort médiocres. Ces pêchers
étaient en touffes, comme ceux de nos vignes. Des plates-bandes furent établies
autour des gazons. La cour n'était pas grande ; elle était séparée du jardin de
l'Empereur par un mur, de sorte que, pour aller chez sa Majesté, il fallait sortir
dehors.
Mme la
comtesse Bertrand prenait son café au lit et ne se levait que pour déjeuner.
Elle ne sortait presque pas. La gouvernante de ses enfants était pour elle une
ressource mais, un an avant la mort de l'Empereur, elle se maria avec
Saint-Denis, l'un des serviteurs de Sa Majesté, et elle fut habiter avec son
mari ; tous les deux sont revenus à Paris[2]. Mme
la comtesse avait toujours une mise soignée, même pour le déjeuner. Elle était
ordinairement habillée de blanc, avec des peignoirs tuyautés. Quelquefois, elle
allait se promener avec son mari et ses enfants du côté du camp, surtout le
dimanche. Les officiers ayant disposé un espace pour faire des courses, ils
avaient coutume de s'y rendre. Quelques personnes de la maison de l'Empereur y
assistaient aussi. Il y avait près du camp, un marchand nommé Bannister, qui
vendait de la mercerie et des étoffes. Les fils de Mme la comtesse étaient
habituellement vêtus de nankin avec des vestes courtes en drap[3].
Mme la
comtesse Bertrand allait très peu chez l'Empereur et l'Empereur ne venait que
rarement chez elle. Comme, par suite de ses nombreuses fausses couches, elle
était presque constamment souffrante, l'Empereur envoyait souvent M. Marchand,
son premier valet de chambre, savoir de ses nouvelles. Je ne me souviens
n'avoir vu venir l'Empereur que trois ou quatre fois. A sa première visite, il
me prit par l'oreille de manière à me faire mal, en me disant : « Berrichon, va
dire à la comtesse que je désire la voir ». Ses visites n'étaient jamais
longues. Jamais, il ne vint le soir[4].
Un matin,
l'Empereur se présenta vers dix heures. Il paraissait dispos et de bonne humeur
; le temps était doux et agréable. Il passa dans le jardin, frappa aux
persiennes de Mme Bertrand et fit dire qu'il voulait déjeuner avec toute sa
famille sur la pelouse. On apporta le déjeuner de chez lui. Le repas fut gai et
l'Empereur s'amusa avec les enfants. Il avait sa tenue habituelle. Je remarquai
son embonpoint, ses épaules larges et son col court. Il avait le teint basané.
Ses cheveux étaient châtains, plats, clairsemés et grisonnants. Il avait peu de
barbe qu'il faisait tous les jours avec soin. Ses mains et ses pieds étaient
d'une finesse extrême. J'ai entendu dire à un marchand que l'Empereur n'aimait
pas être gêné par un habit neuf, qu'il lui arrivait de faire retourner un habit
usé pour éviter cette gêne. Peu après le déjeuner, il se retira. Ceci eut lieu
environ 15 mois après mon arrivée dans l’île[5].
Les soirées
étaient assez longues, car la nuit venait à six heures. Quoique M"'"
la Comtesse reçut quelque-des différents docteurs[6], et
de l'abbé Vignali, elle s'ennuyait beaucoup et pleurait souvent. A ma
connaissance, le marquis de Montchenu, commissaire français ne vint jamais chez
elle. Cependant, il y est venu plusieurs fois à Paris, depuis le retour de
Sainte-Hélène. C'était un grand vieillard qui avait une abondance de cheveux
blancs[7]. Je
ne me rappelle pas, à plus forte raison, d'avoir vu venir chez elle, les
commissaires autrichien et russe, MM. de Stürmer et Balmain.
Je n'ai jamais
vu venir non plus chez Mme la comtesse Bertrand, Mme Montholon. Je crois
qu'elles n'étaient pas bien ensemble. Elle quitta Sainte-Hélène peu de mois
après mon arrivée. Je pense bien, cependant, qu'avant son départ, elle dut
venir faire ses adieux à Mme Bertrand. Elle partit avec un officier anglais et
emmena sa fille et son fils Tristan, tous les deux étaient à peu près du même
âge que les enfants de Mme Bertrand.
On dînait à 7
heures, et peu après, le général se rendait chez l'Empereur, il y passait
presque toutes les soirées. Il y restait aussi une grande partie de la journée.
L'Empereur le faisait, en outre, souvent demander et quelquefois même la nuit.
Lorsque le général s'y rendait, il était toujours en tenue, c'est-à-dire
qu'avec un habit bourgeois, un gilet de piquet blanc, une cravate noire, un
pantalon de drap bleu ou de nankin, il mettait des bottes à l’écuyère. C'était
une étiquette de l’Empire.
Le général
avait une santé parfaite, je ne l'ai jamais vu malade. La mort de son père,
arrivée en 1819, lui causa un profond chagrin[8]. Il
se tint dans la chambre pendant plusieurs jours sans recevoir personne. L'Empereur
vint le voir à cette occasion. »
[1] Inexact. La maison
d'Hutt's Gate, à la limite sud-ouest du périmètre de 4 Milles, à l'intérieur
duquel Napoléon pouvait se promener librement, était distante de Longwood de
500 mètres environ au début d'une longue ligne droite qui aboutit au corps de
garde. Il n'y avait donc aucun détour entre les deux maisons et Napoléon vint
souvent rendre visite aux Bertrand par la route directe
[2] Ce mariage d'Ali
Saint-Denis avec la jolie Irlandaise Mary Hall fit beaucoup de bruit dans le
petit univers concentrationnaire de Longwood. Le fiancé venait la nuit chez
Bertrand qui sert plaignit à Napoléon en décembre 1818 et s'attira cette
réponse : on ne peut les empêcher de se marier, mais il faut gagner du temps.
Il n'y a pas à craindre qu'elle revienne grosse. Il parait que la femme est
sage et lui n'est pas libertin». Néanmoins il fut convenu d'un commun accord
d'interdire les visites nocturnes. Le mariage fut béni clandestinement le 14
octobre 1819, Montholon et Mme. Bertrand étant témoins. L'apprenant, Napoléon
s'emporta et interdit au ménage de cohabiter. Mais finalement la chambre d'Ali,
dans les combles de Longwood, fut agrandie pour héberger Mary. Le 31 juillet
1820 elle accouchait d'une fille nommée Clémence. Napoléon, sans rancune, passa
au cou du bébé la plus belle chaîne d'or de l'une de ses montres. (Cf. Guy
Godlewski, chapitre les compagnons de la captivité, in Sainte-Hélène terre
d'exil, Hachette, 1971).
[3] Les courses de
chevaux du camp de Deadwood étaient l'occasion de tromper l'ennui mortel de
Sainte-Hélène, mais surtout prétexte à se renseigner auprès des commissaires
étrangers, le Français Montchenu, le Russe Balmain, l'Autrichien Stürmer. De
petites intrigues inspirées par Napoléon s'y nouaient, à la fureur d'Hudson
Lowe, qui exigeait de la part des intéressés des rapports circonstanciés sur
les propos tenus par les Français.
[4] Sur les origines du
refroidissement des rapports entre Napoléon et les Bertrand, Cf . la même
étude. Quant aux fausses couches de Mme Bertrand, elles étaient la fable de
l'île. J'en ai dénombré, dans les cahiers de son mari, trois avant la naissance
d'Arthur Bertrand et trois après. Soit sept grossesses, dont une menée à terme,
en cinq ans ! . . .
[5] Cette anecdote est
inédite. Située par Bouges an printemps de 1820, en pleine fièvre de création
des jardins, elle n'a suscité aucun écho dans les Cahiers de Bertrand qui, par
lassitude, n'a rien noté cette année-là.
[6] Avant tout
Antommarchi, à qui Napoléon reprocha injustement son intimité avec Fanny
Bertrand. Egalement le Dr Livingstone, son médecin attitré et le Dr Verling qui
donna occasionnellement des soins aux enfants.
[7] Les rapports de ce
personnage ridicule ont été publiés par Firmin-Didot (La captivité de
Sainte-Hélène, 1894) . Ceux de Stürmer, par St Cère et Schlitter (Napoléon à
Sainte-Hélène, 1887). Ceux de Balmain, le plus intelligent des trois, dans la
Revue Bleue (avril-octobre 1897). Tous fustigent les tracasseries inquisitrices
d'Hudson Lowe.
[8]