Une visite zouloue à Sainte-Hélène
La visite à Sainte-Hélène d’Inkosi Thandisizwe Siyabonga Mpungose, chef traditionnel du district d’Eshowe, au KwaZulu-Natal, revêt une portée particulière. Elle relie deux territoires éloignés par l’océan, mais réunis par une histoire faite d’exils, de luttes politiques et de mémoire. Inkosi Mpungose est également le fondateur de la Bekezela Community Foundation, engagée en faveur des communautés vulnérables et du développement local en Afrique du Sud.
| Inkosi Thandisizwe Siyabonga Mpungose à Plantation House, le 20août 2026 |
Pour les visiteurs qui découvrent l’île à travers Napoléon, il est important de rappeler que Sainte-Hélène fut, au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, bien davantage qu’un lieu d’exil impérial. Après le départ des Français en 1821, les Britanniques continuèrent à utiliser l’île comme territoire de détention et de déportation. Les deux épisodes zoulous, séparés par une dizaine d’années, en constituent une page particulièrement méconnue.
| Dinizulu, circa 1883 |
Le premier exil : Dinizulu, 1890-1897
En 1890, le prince zoulou Dinizulu kaCetshwayo, fils du roi Cetshwayo, fut déporté à Sainte-Hélène avec ses deux oncles, Ndabuka et Tshingana, ainsi qu’une partie de leur entourage. Leur exil intervenait dans le contexte troublé de la conquête et de la réorganisation britanniques du pays zoulou. Après la guerre anglo-zouloue de 1879, puis les conflits civils qui suivirent, les autorités britanniques cherchèrent à neutraliser les chefs susceptibles de contester leur domination.
Le groupe arriva à Jamestown le 28 mars 1890. Dinizulu et ses compagnons ne furent pas enfermés dans une prison au sens strict du terme : ils furent assignés à résidence et surveillés, mais bénéficièrent d’une liberté de déplacement relativement large à l’intérieur de l’île. Cette situation était donc très différente de celle de Napoléon, soumis à une surveillance politique et militaire constante à Longwood.
Les Zoulous furent d’abord installés à Rosemary Hall, ancienne résidence associée à plusieurs personnalités européennes présentes à Sainte-Hélène pendant la captivité impériale. Le climat humide et frais les conduisit ensuite vers Maldivia House, à Jamestown, puis Dinizulu fut autorisé à établir sa maison à Francis Plain. L’organisation de leur séjour évolua donc au fil des années, entre contraintes administratives et accommodements locaux.
| Le prince Dinizulu |
Dinizulu s’intéressa aux usages européens. Il apprit à lire et à écrire, se passionna pour la musique et reçut des leçons de piano. Il accordait également une grande importance à ses vêtements et à ceux de son entourage. Ses deux oncles, en revanche, acceptèrent beaucoup moins volontiers les habitudes imposées par leurs gardiens : ils répugnaient notamment à dormir dans un lit, à s’asseoir sur une chaise ou à utiliser une table.
Le séjour des exilés zoulous fut aussi marqué par les contacts avec la population de l’île. Dinizulu se lia d’amitié avec plusieurs habitants et fut apprécié par une partie du clergé local. Il se convertit au christianisme avec enthousiasme, même si cette conversion fut aménagée pour tenir compte de sa situation familiale et de la présence de plusieurs épouses.
À la fin de l’année 1897, après environ sept années d’exil, Dinizulu, ses oncles, leurs familles et leurs serviteurs quittèrent Sainte-Hélène. Le groupe repartit le 24 décembre 1897, à bord de l’Umbilo. L’île conservait alors le souvenir d’un jeune chef devenu, pour certains de ses habitants, une figure familière et attachante.
| Maldivia, seconde résidence de Dinizulu |
La seconde vague : les prisonniers de 1907
Dix ans plus tard, Sainte-Hélène accueillit une seconde vague de prisonniers zoulous. Cette fois, il ne s’agissait pas de membres de la famille royale exilés après les conflits de la fin du XIXᵉ siècle, mais de chefs et de participants à la révolte qui avait éclaté au Natal en 1906-1907.
Cette insurrection, souvent appelée rébellion de Bambatha, fut provoquée notamment par l’introduction d’un impôt par tête, qui s’ajoutait aux taxes déjà imposées aux populations africaines. Les autorités coloniales arrêtèrent les chefs considérés comme responsables ou solidaires du mouvement. Certains furent condamnés à de lourdes peines, puis désignés pour être déportés loin de l’Afrique du Sud. Sainte-Hélène fut choisie après que l’île Maurice eut été écartée en raison d’une épidémie de béribéri.
Le vapeur Inyati arriva au large de Sainte-Hélène le 11 juin 1907. Vingt-cinq prisonniers zoulous débarquèrent le lendemain. Ils étaient âgés d’environ vingt à soixante-dix ans et portaient des vestes kaki marquées de la lettre « L » ainsi que d’autres indications correspondant à leur statut pénal. Les témoignages de l’époque les décrivent comme affaiblis et amaigris après leur transport.
Les prisonniers furent conduits aux baraquements de Ladder Hill, où ils demeurèrent sous surveillance. Leur quotidien fut beaucoup plus rigoureux que celui de Dinizulu et de ses compagnons. Les rations prévues comprenaient principalement du mealy meal, une bouillie de maïs, du sel, quelques légumes et une quantité déterminée de viande. Ils ne recevaient ni thé, ni café, ni lait, ni tabac, et chacun devait se contenter d’une couverture pour dormir.
Pendant leur séjour, les prisonniers furent employés essentiellement à des travaux publics, notamment sur les routes et dans les carrières. Leur présence resta cependant beaucoup moins visible dans la mémoire locale que celle de Dinizulu ou que celle des milliers de prisonniers boers internés à Sainte-Hélène de 1900 à 1902. Les documents officiels et les journaux de l’époque leur accordent une place limitée, ce qui explique en partie la difficulté à reconstituer aujourd’hui leurs itinéraires individuels.
Ils restèrent sur l’île jusqu’en 1909, soit environ deux années. Plusieurs moururent pendant leur détention ; des recherches locales font état de sept décès parmi les vingt-cinq prisonniers zoulous, de 1908 à 1910. Leurs sépultures ne sont pas toujours identifiées, et cette absence de traces matérielles contribue à l’effacement de leur histoire. sizakelegumede.co
Deux histoires, une même île
Les deux vagues zouloues ne doivent pas être confondues. La première concernait Dinizulu, ses oncles et leur entourage, dans le cadre d’un exil politique relativement privilégié de 1890 à 1897. La seconde concernait vingt-cinq prisonniers liés à la révolte de 1906-1907, détenus dans des conditions plus strictes de 1907 à 1909.
Ces deux épisodes montrent cependant la continuité d’une même politique impériale : éloigner les opposants et les chefs africains vers une île située à des milliers de kilomètres de leur pays. Sainte-Hélène avait servi à isoler Napoléon après 1815 ; elle servit ensuite à éloigner des dirigeants zoulous et des prisonniers de guerre, dans des contextes très différents mais selon une logique commune de contrôle à distance.
La présence d’Inkosi Thandisizwe Siyabonga Mpungose donne aujourd’hui une résonance contemporaine à cette histoire. Sa visite permet de ne pas considérer les Zoulous comme de simples personnages secondaires d’un récit colonial britannique. Cependant, comme des acteurs d’une histoire politique, familiale et culturelle qui se prolonge jusqu’à nos jours.
Elle invite également à regarder Sainte-Hélène autrement : non seulement comme l’île de la captivité de Napoléon, mais comme un lieu de rencontre entre des mémoires impériales, africaines, européennes et insulaires. La mémoire de Dinizulu, de ses compagnons et des prisonniers de 1907 appartient pleinement à l’histoire de l’île.
Texte préparé à partir de l’ouvrage Sainte-Hélène, île de mémoire, sous la direction de Bernard Chevallier, Michel Dancoisne-Martineau et Thierry Lentz, notamment le chapitre consacré à Sainte-Hélène comme lieu de détention et aux deux périodes zouloues.