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jeudi 10 septembre 2026

Un témoin de la maison Bertrand, Étienne Bouges

Le 28 août 2009, soit d
eux jours après avoir annoncé la reprise de la maison Bertrand par le St Helena National Trust, je consacrais un autre billet à l’un de ceux qui l’avaient connue lorsqu’elle était encore habitée par la famille du grand-maréchal : Étienne Bouges.


Né à Lye, dans l’Indre, le 2 juin 1795, Bouges était le fils de l’un des fermiers de la famille Bertrand. À Sainte-Hélène, le grand-maréchal éprouvait des difficultés à trouver un domestique qui lui convînt et demanda à son père de lui envoyer un homme de confiance. Le jeune Bouges se proposa. Il avait vingt-trois ans lorsqu’il débarqua sur l’île en janvier 1819.

Il entra ainsi au service des Bertrand et vécut auprès d’eux durant les dernières années de la captivité. Derrière l’architecture de la maison apparaissait donc tout un petit monde domestique dont les traces sont aujourd’hui beaucoup plus difficiles à saisir : les Bertrand et leurs enfants, bien sûr, mais aussi ceux qui les servaient et partageaient leur existence quotidienne à Longwood.

Bouges se trouvait encore à Sainte-Hélène lorsque Napoléon mourut, le 5 mai 1821. Bien des années plus tard, il racontait avoir participé à sa toilette funèbre et que Marchand lui aurait demandé de soutenir la tête de Napoléon pendant qu’on le rasait. Le docteur Fauconneau-Dufresne recueillit ce souvenir de sa bouche et le rapporta en 1881 dans une brochure consacrée au grand-maréchal Bertrand. Le témoignage doit être considéré avec prudence, mais il montre combien Bouges demeura, jusqu’à un âge avancé, dépositaire de ses souvenirs de Sainte-Hélène.

Après le retour en France, il resta au service de Bertrand jusqu’en 1830. Il mourut à Châteauroux le 20 février 1888, à l’âge de quatre-vingt-douze ans.

En retrouvant son histoire en 2009, je voulais aussi rappeler que la maison que l’on entreprenait enfin de sauver n’était pas seulement celle d’un grand personnage de l’Empire. Pendant quelques années, elle avait été une véritable maison de famille, peuplée d’enfants, de domestiques, d’allées et venues, et de toutes ces existences modestes que la grande histoire laisse généralement dans l’ombre.



 Serviteur du comte Bertrand, remplaçant de Bernard, a laissé un récit de sa vie à Longwood. Voici la description de la maison qu’Etienne Bouges nous a laissée ; ce texte a été publié et annoté par le Docteur Fauconneau-Dufresne dans le Souvenir Napoléonien. 

HABITATION DE LA FAMILLE BERTRAND. SES HABITUDES 

La famille Bertrand qui, depuis l'origine, vivait à part, avait d'abord habité Hutt's Gate. C'était une petite maison qui était sur le chemin de Jamestown à Longwood ; elle était mal distribuée et on y était très gêné. Bien qu'à vol d'oiseau, elle fût peu distante de l'habitation de l'Empereur, on n'y parvenait que par de longs détours[1], mais deux ans avant mon arrivée, on avait construit pour la famille Bertrand une maison en pierres, qui n'était séparée de la maison de l'Empereur que par son jardin. 

Voici quelle était la disposition de cette maison devant l'entrée qui était située vers l'habitation de l'Empereur, il y avait une petite véranda qui servait de vestibule. De là, on entrait dans la salle à manger, puis dans le salon. La salle à manger n'était pas grande, mais le salon avait des dimensions convenables. Les deux pièces se commandaient. A la suite du salon, il y avait sur le jardin, une autre véranda, beaucoup plus grande que la première ; elle servait à la récréation des enfants, par le mauvais temps.  

A gauche du salon, était la chambre à coucher de Mme la comtesse. Cette chambre était éclairée par deux fenêtres qui donnaient sur le camp de la garnison. Ce camp était séparé de la maison par un profond ravin. Auprès de la chambre, se trouvaient deux cabinets de toilette qui prenaient jour sur la cour. De l'autre côté du salon était la chambre des enfants, de la même grandeur que celle de Mme la comtesse ; leur gouvernante y couchait. Cette chambre avait aussi deux cabinets de toilette donnant sur la cour. Le premier étage était une mansarde. Le général y avait sa chambre au-dessus de celle de sa femme ; cette pièce y communiquait par un escalier intérieur. A côté, était un cabinet où il faisait sa toilette. Au dessus de la chambre des enfants, une pièce à cheminée servait de décharge. Le reste de la mansarde constituait deux autres petites pièces, l'une occupée par moi, et l'autre par les deux domestiques anglais. Le mobilier fourni par le gouvernement anglais était très médiocre. La cuisine attenait à la maison sans y communiquer directement, elle était sans plafond, comme une grange. Le cuisinier, dont on pouvait avoir besoin le soir, comme pour de l'eau chaude ou du thé, couchait sur un matelas posé sur une table. Les autres Chinois se retiraient la nuit dans des huttes à eux.  

A mon arrivée, le jardin n'était ni terrassé ni clos, ce n'était qu'une pelouse en pente. Les sentinelles s'approchaient le soir des fenêtres de Mme la comtesse et auraient, pour ainsi dire, pu entendre ce qu'on disait dans la chambre. Je m'occupai de faire rapporter des terres pour égaliser le terrain, et je fis construire une assez jolie palissade en bois de sapin, d'un mètre de haut de manière à circonscrire un assez grand espace en forme de carré long. Les sentinelles furent, par la suite, obligées de rester à une certaine distance. Je fis placer des fleurs du pays dans le jardin, des géraniums surtout. J'y fis aussi planter des pêchers déjà en fleurs, et qui, moyennant de nombreux arrosements, donnèrent la même année des fruits, malheureusement fort médiocres. Ces pêchers étaient en touffes, comme ceux de nos vignes. Des plates-bandes furent établies autour des gazons. La cour n'était pas grande ; elle était séparée du jardin de l'Empereur par un mur, de sorte que, pour aller chez sa Majesté, il fallait sortir dehors.  

 

Mme la comtesse Bertrand prenait son café au lit et ne se levait que pour déjeuner. Elle ne sortait presque pas. La gouvernante de ses enfants était pour elle une ressource mais, un an avant la mort de l'Empereur, elle se maria avec Saint-Denis, l'un des serviteurs de Sa Majesté, et elle fut habiter avec son mari ; tous les deux sont revenus à Paris[2]. Mme la comtesse avait toujours une mise soignée, même pour le déjeuner. Elle était ordinairement habillée de blanc, avec des peignoirs tuyautés. Quelquefois, elle allait se promener avec son mari et ses enfants du côté du camp, surtout le dimanche. Les officiers ayant disposé un espace pour faire des courses, ils avaient coutume de s'y rendre. Quelques personnes de la maison de l'Empereur y assistaient aussi. Il y avait près du camp, un marchand nommé Bannister, qui vendait de la mercerie et des étoffes. Les fils de Mme la comtesse étaient habituellement vêtus de nankin avec des vestes courtes en drap[3]. 

 

Mme la comtesse Bertrand allait très peu chez l'Empereur et l'Empereur ne venait que rarement chez elle. Comme, par suite de ses nombreuses fausses couches, elle était presque constamment souffrante, l'Empereur envoyait souvent M. Marchand, son premier valet de chambre, savoir de ses nouvelles. Je ne me souviens n'avoir vu venir l'Empereur que trois ou quatre fois. A sa première visite, il me prit par l'oreille de manière à me faire mal, en me disant : « Berrichon, va dire à la comtesse que je désire la voir ». Ses visites n'étaient jamais longues. Jamais, il ne vint le soir[4] 

 

Un matin, l'Empereur se présenta vers dix heures. Il paraissait dispos et de bonne humeur ; le temps était doux et agréable. Il passa dans le jardin, frappa aux persiennes de Mme Bertrand et fit dire qu'il voulait déjeuner avec toute sa famille sur la pelouse. On apporta le déjeuner de chez lui. Le repas fut gai et l'Empereur s'amusa avec les enfants. Il avait sa tenue habituelle. Je remarquai son embonpoint, ses épaules larges et son col court. Il avait le teint basané. Ses cheveux étaient châtains, plats, clairsemés et grisonnants. Il avait peu de barbe qu'il faisait tous les jours avec soin. Ses mains et ses pieds étaient d'une finesse extrême. J'ai entendu dire à un marchand que l'Empereur n'aimait pas être gêné par un habit neuf, qu'il lui arrivait de faire retourner un habit usé pour éviter cette gêne. Peu après le déjeuner, il se retira. Ceci eut lieu environ 15 mois après mon arrivée dans l’île[5]. 

 

Les soirées étaient assez longues, car la nuit venait à six heures. Quoique M"'" la Comtesse reçut quelque-des différents docteurs[6], et de l'abbé Vignali, elle s'ennuyait beaucoup et pleurait souvent. A ma connaissance, le marquis de Montchenu, commissaire français ne vint jamais chez elle. Cependant, il y est venu plusieurs fois à Paris, depuis le retour de Sainte-Hélène. C'était un grand vieillard qui avait une abondance de cheveux blancs[7]. Je ne me rappelle pas, à plus forte raison, d'avoir vu venir chez elle, les commissaires autrichien et russe, MM. de Stürmer et Balmain. 

Je n'ai jamais vu venir non plus chez Mme la comtesse Bertrand, Mme Montholon. Je crois qu'elles n'étaient pas bien ensemble. Elle quitta Sainte-Hélène peu de mois après mon arrivée. Je pense bien, cependant, qu'avant son départ, elle dut venir faire ses adieux à Mme Bertrand. Elle partit avec un officier anglais et emmena sa fille et son fils Tristan, tous les deux étaient à peu près du même âge que les enfants de Mme Bertrand. 

On dînait à 7 heures, et peu après, le général se rendait chez l'Empereur, il y passait presque toutes les soirées. Il y restait aussi une grande partie de la journée. L'Empereur le faisait, en outre, souvent demander et quelquefois même la nuit. Lorsque le général s'y rendait, il était toujours en tenue, c'est-à-dire qu'avec un habit bourgeois, un gilet de piquet blanc, une cravate noire, un pantalon de drap bleu ou de nankin, il mettait des bottes à l’écuyère. C'était une étiquette de l’Empire. 

Le général avait une santé parfaite, je ne l'ai jamais vu malade. La mort de son père, arrivée en 1819, lui causa un profond chagrin[8]. Il se tint dans la chambre pendant plusieurs jours sans recevoir personne. L'Empereur vint le voir à cette occasion. » 

 



[1] Inexact. La maison d'Hutt's Gate, à la limite sud-ouest du périmètre de 4 Milles, à l'intérieur duquel Napoléon pouvait se promener librement, était distante de Longwood de 500 mètres environ au début d'une longue ligne droite qui aboutit au corps de garde. Il n'y avait donc aucun détour entre les deux maisons et Napoléon vint souvent rendre visite aux Bertrand par la route directe

[2] Ce mariage d'Ali Saint-Denis avec la jolie Irlandaise Mary Hall fit beaucoup de bruit dans le petit univers concentrationnaire de Longwood. Le fiancé venait la nuit chez Bertrand qui sert plaignit à Napoléon en décembre 1818 et s'attira cette réponse : on ne peut les empêcher de se marier, mais il faut gagner du temps. Il n'y a pas à craindre qu'elle revienne grosse. Il parait que la femme est sage et lui n'est pas libertin». Néanmoins il fut convenu d'un commun accord d'interdire les visites nocturnes. Le mariage fut béni clandestinement le 14 octobre 1819, Montholon et Mme. Bertrand étant témoins. L'apprenant, Napoléon s'emporta et interdit au ménage de cohabiter. Mais finalement la chambre d'Ali, dans les combles de Longwood, fut agrandie pour héberger Mary. Le 31 juillet 1820 elle accouchait d'une fille nommée Clémence. Napoléon, sans rancune, passa au cou du bébé la plus belle chaîne d'or de l'une de ses montres. (Cf. Guy Godlewski, chapitre les compagnons de la captivité, in Sainte-Hélène terre d'exil, Hachette, 1971).

[3] Les courses de chevaux du camp de Deadwood étaient l'occasion de tromper l'ennui mortel de Sainte-Hélène, mais surtout prétexte à se renseigner auprès des commissaires étrangers, le Français Montchenu, le Russe Balmain, l'Autrichien Stürmer. De petites intrigues inspirées par Napoléon s'y nouaient, à la fureur d'Hudson Lowe, qui exigeait de la part des intéressés des rapports circonstanciés sur les propos tenus par les Français.

[4] Sur les origines du refroidissement des rapports entre Napoléon et les Bertrand, Cf . la même étude. Quant aux fausses couches de Mme Bertrand, elles étaient la fable de l'île. J'en ai dénombré, dans les cahiers de son mari, trois avant la naissance d'Arthur Bertrand et trois après. Soit sept grossesses, dont une menée à terme, en cinq ans ! . . .

[5] Cette anecdote est inédite. Située par Bouges an printemps de 1820, en pleine fièvre de création des jardins, elle n'a suscité aucun écho dans les Cahiers de Bertrand qui, par lassitude, n'a rien noté cette année-là.

[6] Avant tout Antommarchi, à qui Napoléon reprocha injustement son intimité avec Fanny Bertrand. Egalement le Dr Livingstone, son médecin attitré et le Dr Verling qui donna occasionnellement des soins aux enfants.

[7] Les rapports de ce personnage ridicule ont été publiés par Firmin-Didot (La captivité de Sainte-Hélène, 1894) . Ceux de Stürmer, par St Cère et Schlitter (Napoléon à Sainte-Hélène, 1887). Ceux de Balmain, le plus intelligent des trois, dans la Revue Bleue (avril-octobre 1897). Tous fustigent les tracasseries inquisitrices d'Hudson Lowe.

[8] Inexact. Henry Bertrand mourut à Châteauroux le 13 mars 1820. Le Grand Maréchal dut apprendre la nouvelle en juin, mais nous avons dit que ses Cahiers furent interrompus cette année-là.


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