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samedi 31 octobre 2026

Longwood House — Carnet de la réforme muséale #11 - Vitrines

 

Longwood House : les protections vitrées prennent leur place

À Longwood House, le travail de protection des collections se poursuit, pièce après pièce, avec une ambition aussi simple à énoncer que délicate à mettre en œuvre : préserver les objets et les décors historiques tout en permettant aux visiteurs de retrouver, autant que possible, l'atmosphère des dernières années de Napoléon à Sainte-Hélène.

La salle à manger de l'Empereur à Longwood

Une nouvelle étape vient d'être franchie avec l'achèvement de l'installation des protections vitrées dans plusieurs espaces de la maison : la salle à manger, la chambre mortuaire, la salle de bains, la bibliothèque ainsi que la petite dépendance où Marchand rangeait les vêtements de Napoléon. Une partie de la salle de billard a également été équipée afin d'assurer la protection des globes.

Salle de bain  de l'Empereur à Longwood

Ces interventions, parfois discrètes au point de passer presque inaperçues, répondent à une exigence essentielle : protéger sans enfermer, rendre les collections moins vulnérables sans interposer entre elles et le visiteur un dispositif qui ferait oublier les lieux où elles se trouvent.

 Le bureau de l'Empereur à Longwood transformé en chapelle ardente



Chambre de rangement des effets personnels de l'Empereur



Il reste désormais deux espaces à traiter : la chambre à coucher et, surtout, le salon, dont la configuration rendra l'intervention particulièrement complexe. C'est là que se présenteront les difficultés les plus importantes, tant il faudra concilier les nécessités de la conservation avec le respect de l'architecture intérieure et de la perception des volumes.

Bibliothèque de l'Empereur à Longwood

La scénographie proprement dite n'interviendra qu'une fois l'ensemble de ces installations achevé. La mise à distance des objets rendra alors possible une présentation beaucoup plus vivante des intérieurs, en disposant livres, cartes, bougeoirs, encriers, plumes et autres objets familiers de manière à évoquer les occupations quotidiennes des habitants de Longwood. Il ne s'agira pas de multiplier les pièces exposées, mais de leur restituer une présence, des rapports entre elles, et cette apparence de vie qu'une présentation purement muséale peine parfois à conserver.

Peu à peu, Longwood House se prépare ainsi à accueillir ses visiteurs dans de meilleures conditions, sans rien perdre, nous l'espérons, de ce qui fait sa singularité : non pas un musée ordinaire, mais une maison où l'histoire semble encore habiter les pièces.

jeudi 29 octobre 2026

Longwood House — Carnet de la réforme muséale #10 - Le cabinet de curiosités

 

Longwood House : un cabinet de curiosités pour les objets de l’exil

Une nouvelle étape du projet muséal des Domaines nationaux à Sainte-Hélène

À Longwood House, certains objets racontent l’exil de Napoléon avec une éloquence particulière. Ce ne sont pas nécessairement les plus précieux ni les plus spectaculaires. Une carafe, un verre, une assiette, une boîte à thé ou un livre peuvent parfois nous rapprocher davantage de la vie quotidienne de l’Empereur et de ses compagnons que les grands témoignages de l’histoire.

Ces objets modestes ont traversé deux siècles. Beaucoup sont fragiles, certains ne peuvent être exposés dans les pièces historiques auxquelles ils appartiennent, et d’autres demeurent conservés à l’abri des regards. Leur présentation constitue aujourd’hui l’un des enjeux du projet de réorganisation muséale de Longwood House.

C’est pour leur offrir une place que nous envisageons de transformer l’ancien cellier de la maison en un cabinet de curiosités consacré aux objets de l’exil.


Le cellier actuellement. Présentation du Retour des Cendres


Une pièce appelée à retrouver une nouvelle vocation

Pendant les années de captivité de Napoléon, cette pièce remplissait une fonction domestique : elle servait de cellier. Elle appartenait à cet ensemble de locaux indispensables au fonctionnement quotidien d’une maison où vivaient, travaillaient et se côtoyaient l’Empereur, ses compagnons et leurs domestiques.

Aujourd’hui, elle abrite une partie des collections relatives au Retour des Cendres de 1840, présentées notamment à travers des gravures, des souvenirs et différents objets commémoratifs.

Ces collections conserveront naturellement leur place dans le futur parcours muséal. Nous envisageons toutefois de leur consacrer un autre espace, éventuellement dans l'ancien appartement du docteur O’Meara, où elles pourraient constituer la conclusion de la visite, en évoquant le passage de la mort de Napoléon à Sainte-Hélène à la construction de sa mémoire en France.

L’ancien cellier pourrait ainsi accueillir une présentation entièrement renouvelée, consacrée non plus à la postérité de l’Empereur, mais aux objets qui témoignent de sa présence et de celle de son entourage à Longwood entre 1815 et 1821.



Projet de cabinet de curiosités dans l’ancien cellier de Longwood House. Vue de synthèse du futur aménagement muséographique, destiné à présenter les objets du quotidien, les souvenirs et les reliques de l’exil de Napoléon à Sainte-Hélène. Illustration réalisée avec l’aide de l’intelligence artificielle. Les objets représentés sont fictifs et ne constituent pas un inventaire des collections des Domaines nationaux.

Il y aurait d’ailleurs une certaine continuité dans cette transformation : une pièce autrefois destinée à conserver les provisions de la maison deviendrait, deux siècles plus tard, le lieu où seraient rassemblés et préservés quelques-uns des témoins matériels de son histoire.




Une grande bibliothèque-vitrine sur toute la longueur du mur

Le parti pris architectural est volontairement simple.

Plutôt que de multiplier les vitrines indépendantes et les meubles d’exposition, nous souhaitons installer une seule grande bibliothèque-vitrine occupant intégralement le mur droit de la pièce, du sol au plafond.

Ses dimensions prévisionnelles sont de 7,22 mètres de longueur, 2,25 mètres de hauteur et 65 centimètres de profondeur.

Réalisé en bois brun, cet ensemble présenterait une succession de portes vitrées aux montants fins, derrière lesquelles seraient disposées des étagères en verre. Une rampe lumineuse à LED, discrètement intégrée dans la partie supérieure de chaque compartiment, permettrait de mettre les objets en valeur sans recourir à un éclairage général excessif.

Dans la partie basse, deux rangées de tiroirs en bois courraient sur toute la longueur du meuble. Elles offriraient des espaces de rangement supplémentaires pour les éléments de collection qui ne seraient pas présentés en permanence, ainsi que pour les accessoires nécessaires à leur conservation.

Le reste de la pièce demeurerait aussi proche que possible de son aspect actuel. Le vert profond des murs serait conservé, de même que les gravures et les appliques murales existantes. Les autres meubles et la vitrine actuellement installée au fond de la salle seraient retirés.

Nous souhaitons ainsi obtenir un espace dépouillé, dans lequel le regard serait naturellement attiré vers les objets, sans que l'aménagement vienne rivaliser avec eux.

Cette sobriété est essentielle. Longwood House n’a pas vocation à devenir un musée contemporain installé dans une enveloppe ancienne. Elle doit rester une maison historique, dont les transformations muséographiques se font avec mesure et respect.




Les objets du quotidien, au cœur de la présentation

La nouvelle vitrine permettrait de réunir plusieurs catégories de collections aujourd’hui dispersées ou insuffisamment visibles.

Nous pensons notamment aux pièces de verrerie et de vaisselle contemporaines de l’exil, aux carafes, aux verres, aux services de table, aux boîtes et aux petits objets domestiques. Les livres et certains accessoires personnels pourraient également trouver leur place dans cette présentation.

Nous souhaiterions y intégrer des fragments architecturaux provenant des anciens bâtiments de Longwood, ainsi que différentes reliques et objets emblématiques conservés dans nos collections.

Ces ensembles ne seraient pas présentés comme une simple accumulation de souvenirs napoléoniens. Leur disposition devrait permettre de distinguer clairement les objets dont l’utilisation à Longwood est documentée, ceux qui sont contemporains de l’exil et ceux dont la valeur réside avant tout dans leur histoire ou leur provenance.

Car il ne suffit pas qu’un objet soit ancien pour qu’il ait appartenu à Napoléon. Cette distinction, parfois négligée dans les présentations traditionnelles, nous paraît fondamentale.

L’intérêt d’un tel cabinet serait précisément de donner à chaque pièce sa juste place, en accompagnant sa présentation d’une identification rigoureuse, mais discrète.

Nous souhaitons également éviter de surcharger les étagères. Les objets devront pouvoir être regardés individuellement, sans être noyés dans une accumulation décorative. Le cabinet de curiosités que nous imaginons emprunterait à la tradition ancienne son esprit de découverte, mais non son goût pour l’entassement.

La conservation, condition indispensable du projet

La présentation de collections aussi fragiles dans le climat de Sainte-Hélène impose plusieurs précautions.

L’humidité atmosphérique, particulièrement élevée à Longwood, constitue depuis toujours une difficulté majeure pour la conservation du mobilier, des livres, des métaux et de certains matériaux composites. La ventilation de l’ancien cellier, les risques de condensation et les variations des conditions ambiantes devront être pris en compte dès la conception du meuble.

La future bibliothèque-vitrine ne pourra donc être considérée comme un simple ouvrage de menuiserie.

Elle devra intégrer des dispositions adaptées à la conservation préventive : choix de matériaux compatibles avec les collections, protection contre les rayonnements ultraviolets, limitation des poussières, contrôle des conditions d’humidité et possibilité d’assurer une surveillance régulière des objets exposés.

L’éclairage LED devra être étudié pour éviter les échauffements et limiter l’exposition lumineuse des pièces sensibles. La transparence des étagères en verre favorisera une répartition plus homogène de la lumière, tout en donnant davantage de légèreté à la présentation.

Certains objets particulièrement fragiles pourront nécessiter une exposition temporaire ou une rotation régulière.

Ces questions devront naturellement être examinées avec les professionnels chargés de la conception et de la réalisation du mobilier.

Un aménagement au service d’un projet plus vaste

Ce cabinet de curiosités ne constitue pas une opération isolée.

Il s’inscrit dans la réforme muséale engagée pour Longwood House, dont l’objectif est de concilier trois exigences : préserver l’authenticité historique des lieux, mieux protéger les collections et offrir aux visiteurs une compréhension plus sensible de la vie quotidienne pendant l’exil.

Dans les pièces où vécut Napoléon, notre priorité demeure la conservation des décors et des aménagements historiques. Les interventions doivent y être aussi discrètes que possible.

L’ancien cellier offre une liberté différente. Sa fonction historique est connue, mais son aménagement actuel ne constitue pas une reconstitution de son état de 1821. Nous pouvons donc envisager une présentation muséographique plus affirmée, sans modifier les pièces qui conservent le souvenir direct de la présence de l’Empereur.

Cette distinction est importante. Il ne s’agit pas de moderniser indistinctement toute la maison, mais de choisir pour chaque espace la forme de présentation la plus appropriée à son histoire et à ses collections.

Un projet à financer

Les illustrations accompagnant cette présentation donnent une première idée de l’aménagement envisagé. Elles constituent des vues d’intention et non des plans d’exécution définitifs. Les détails de construction, les dispositifs de conservation et les modalités d’installation devront faire l’objet d’études complémentaires.

Nous souhaitons désormais rechercher les financements nécessaires à la réalisation de cette bibliothèque-vitrine.

La difficulté de ce type d’opération tient à la situation particulière des Domaines nationaux à Sainte-Hélène. Longwood House appartient à l’État français, mais sa situation géographique, son éloignement et les contraintes propres à l’île rendent les projets d’aménagement particulièrement complexes et coûteux.

Le concours de mécènes, de fondations, d’associations et de particuliers attachés à la préservation du patrimoine napoléonien peut donc jouer un rôle déterminant dans la réalisation de ce projet.

Les contributions recherchées permettraient de financer non seulement la fabrication et l’installation du mobilier, mais également les équipements indispensables à la protection et à la présentation des collections.

Nous espérons ainsi offrir à des objets parfois conservés depuis des décennies à l'abri des regards la possibilité de retrouver une place dans le récit de Longwood.

Car l’histoire de l’exil ne se résume ni aux décisions politiques ni aux dernières paroles de Napoléon. Elle se lit aussi dans les choses ordinaires qui l’entouraient, dans les gestes répétés de ceux qui vivaient auprès de lui, dans ces objets que l’on utilisait sans imaginer qu’ils deviendraient un jour les témoins d’une époque.

C’est à cette mémoire plus intime que nous souhaitons donner une place dans l’ancien cellier de Longwood House.

Projet en cours d’étude. Les illustrations sont des simulations destinées à présenter l’intention muséographique ; elles ne constituent pas une représentation définitive des aménagements ni un inventaire des objets qui seront exposés.

jeudi 15 octobre 2026

Longwood House — Carnet de la réforme muséale #7

 

Longwood House : protéger les témoins de l'exil pour mieux les faire découvrir

Les premières parois vitrées viennent de prendre place dans les appartements de Longwood House. Leur installation marque une nouvelle étape dans le travail de conservation et de présentation des collections que nous poursuivons depuis plusieurs années, avec le soutien conjoint de la Fondation Napoléon et du Fonds de Dotation Brousse Dell’Aquila.




À première vue, il ne s'agit que de quelques surfaces transparentes, presque invisibles, destinées à séparer les visiteurs des objets et des meubles exposés. Mais leur rôle dépasse largement cette simple fonction protectrice.

Longwood possède en effet une particularité que peu de demeures historiques peuvent revendiquer : sur les 122 pièces de mobilier fournies par l'administration britannique pour les besoins de Napoléon et de son entourage durant la captivité, 82 sont aujourd'hui conservées dans nos collections, avec une provenance qui peut être retracée depuis leur dispersion lors des ventes aux enchères organisées sur l'île en 1822.



Ces meubles ne sont donc pas de simples évocations d'un décor disparu. Ils sont les témoins matériels de la vie quotidienne à Longwood, ceux-là mêmes qui ont accompagné les dernières années de Napoléon et dont l'histoire nous est parvenue avec une continuité documentaire exceptionnelle.

Pendant longtemps, la visite de la maison a permis une proximité presque familière avec ce mobilier. On pouvait s'en approcher, parfois le toucher, et cette liberté contribuait certainement au sentiment particulier qu'éprouvaient les visiteurs en parcourant les pièces de la captivité. Je comprends l'attachement que certains peuvent conserver à cette manière de découvrir Longwood, et je le partage même, dans une certaine mesure.

Mais les années passent, les objets vieillissent, et les responsabilités de ceux qui en ont la garde demeurent.

Un meuble ancien ne se détériore pas seulement à la suite d'un accident spectaculaire. Il souffre aussi de l'accumulation de gestes anodins, d'une main posée sur un dossier, d'un appui sur une table, d'un frottement répété. Ce qui paraît insignifiant à l'échelle d'une visite devient, au fil des décennies, une altération irréversible.

Notre responsabilité n'est pas seulement de permettre aux visiteurs d'aujourd'hui de découvrir Longwood, mais de transmettre ses collections à ceux qui viendront après nous.


Première pièce protégée : la salle à manger

Les nouvelles parois vitrées répondent également à une ambition muséographique. Leur disposition permettra de mieux mettre en évidence les petits objets, souvent difficiles à distinguer jusqu'à présent, tout en restituant plus clairement les espaces de la captivité et les relations entre le mobilier, les pièces et leurs occupants.

Il ne s'agit donc pas de transformer Longwood en un musée impersonnel, encore moins d'effacer cette atmosphère domestique qui constitue une part essentielle de son caractère. Au contraire, nous cherchons à préserver ce qui fait sa singularité : une maison historique dont les pièces, les meubles et les objets continuent de raconter, ensemble, une histoire humaine.

Certains regretteront peut-être de ne plus pouvoir approcher les meubles comme autrefois. Je peux comprendre cette nostalgie. Mais je ne crois pas que l'émotion suscitée par un objet dépende de la possibilité de le toucher. Elle naît bien davantage de ce que nous savons de lui, de ceux qui l'ont possédé, utilisé ou simplement côtoyé.

À Longwood, une chaise, une table ou un petit objet familier prennent toute leur signification lorsqu'on les replace dans la vie de ceux qui habitèrent ces lieux entre 1815 et 1821.

Les photographies qui accompagnent ce billet montrent les premières étapes de cette installation. Il reste encore du travail avant que l'ensemble trouve son équilibre définitif.

Je tiens enfin à remercier très chaleureusement la Fondation Napoléon et le Fonds de Dotation Brousse Dell’Aquila, dont le soutien conjoint permet de poursuivre cette entreprise de conservation et de valorisation d'un patrimoine qui appartient à l'État français, mais dont la portée historique dépasse largement nos frontières.

Après tout, préserver Longwood ne consiste pas à immobiliser le passé, mais à lui donner les moyens de traverser l'avenir.

lundi 5 octobre 2026

Longwood House — Carnet de la réforme muséale #6

Le Projet muséal de Longwood entre dans sa phase concrète

Les premières images sont encore modestes. Elles montrent des arbres abattus, des espaces dégagés, une pelleteuse au travail. Pourtant, c’est bien ici que commence, très concrètement, la mise en œuvre du Projet muséal de Longwood.

Avant de construire, d’aménager ou de restituer, il faut préparer les lieux.


Ces premiers travaux concernent les cheminements qui permettront demain d’organiser plus clairement l’entrée et la sortie des visiteurs, autour du futur espace d’accueil. Il s’agit donc, pour l’instant, de dégager les accès, de reprendre les abords, d’abattre certains arbres devenus gênants ou dangereux et de préparer les circulations nécessaires au nouveau parcours de visite.




Cette étape peut sembler éloignée de la muséographie proprement dite. Elle en constitue pourtant l’un des fondements. Le projet prévoit en effet que le visiteur soit accueilli avant son entrée dans la Maison de Longwood, puis qu’il rejoigne celle-ci à pied, par les jardins et les cheminements extérieurs. Cette approche fait partie intégrante du récit : quelques minutes durant lesquelles le paysage, le vent et la végétation préparent déjà à la découverte de la maison. Projet muséal pour la Maison de…

Le projet entre ainsi dans cette période particulière où les dessins, les études et les intentions commencent à prendre corps dans le paysage.


Nous suivrons ici, au fil des semaines et des mois, l’évolution du chantier : non pas comme un grand récit institutionnel, mais simplement depuis Longwood, au plus près des travaux, des difficultés, des transformations et des solutions trouvées sur place.

Aujourd’hui : ouvrir les passages. Demain : y faire passer les visiteurs.


jeudi 17 septembre 2026

Longwood House — Carnet de la réforme muséale #5

Le Souvenir napoléonien s'engage aux côtés de Longwood House

Il est des nouvelles qui dépassent le simple cadre d'un projet. Celle-ci en est une.

Le Souvenir napoléonien vient de lancer officiellement une campagne nationale de souscription destinée à soutenir le projet « Longwood House 2026 », consacré à la préservation et à la mise en valeur de la dernière demeure de Napoléon à Sainte-Hélène.

Au-delà de l'appel à la générosité de ses adhérents, cette initiative revêt, à mes yeux, une signification toute particulière.



Depuis plus d'un siècle, le Souvenir napoléonien rassemble celles et ceux qui entretiennent la mémoire de Napoléon à travers la recherche historique, les publications, les conférences et les activités culturelles. De leur côté, les Domaines nationaux français de Sainte-Hélène ont pour mission, depuis 1858, de conserver les lieux mêmes où cette histoire s'est achevée.

Ces deux missions étaient naturellement complémentaires. Pourtant, elles n'avaient jamais réellement trouvé l'occasion de se rejoindre autour d'un projet commun.

C'est précisément ce que permet aujourd'hui cette campagne.

Le projet « Longwood House 2026 » ne consiste pas à transformer la maison de l'Empereur. Bien au contraire. Il vise à préserver son authenticité tout en offrant aux visiteurs du XXIᵉ siècle les moyens de mieux comprendre ce qu'a été l'exil de Napoléon : un nouvel espace d'accueil, une meilleure présentation des collections, des outils d'interprétation renouvelés et un parcours de visite enrichi, dans le respect absolu de l'esprit des lieux.

Réaliser un tel projet sur l'une des îles les plus isolées du monde représente un défi particulier. Les visiteurs sont infiniment moins nombreux que dans les grands sites historiques européens, alors même que les exigences de conservation et de qualité d'accueil sont les mêmes, sinon supérieures. C'est pourquoi le soutien de tous ceux qui sont attachés à la mémoire napoléonienne prend ici une importance toute particulière.

Je tiens à remercier très chaleureusement Guy Carrieu, président du Souvenir napoléonien, Jean-Marc Auger, qui a porté cette initiative au sein de l'association, ainsi que l'ensemble des membres de son Conseil d'administration pour la confiance qu'ils accordent à ce projet. Mes remerciements vont également à Paskalita Francheteau, dont l'engagement discret mais déterminant a permis de créer le lien entre le Souvenir napoléonien et la Saint Helena Napoleonic Heritage Ltd, porteuse du projet.

J'aime à penser que cette campagne ne marque pas seulement le début d'une souscription. Elle ouvre peut-être une nouvelle page dans les relations entre le Souvenir napoléonien et les Domaines nationaux français à Sainte-Hélène.

Car préserver Longwood House, ce n'est pas seulement entretenir une demeure historique.

C'est transmettre aux générations futures le lieu où l'Histoire est devenue mémoire.

Les personnes qui souhaiteraient soutenir cette initiative trouveront toutes les informations utiles sur le site du Souvenir napoléonien :

https://lesouvenirnapoleonien.fr/longwood-house-2026/

Si cette campagne rencontre le succès que nous espérons, elle aura atteint un second objectif qui me tient particulièrement à cœur : avoir rapproché durablement ceux qui font vivre la mémoire de Napoléon de l'un des lieux où cette mémoire est née.



dimanche 13 septembre 2026

Longwood House — Carnet de la réforme muséale #4

 Maison de Longwood : publication du projet muséal (Option C)

Depuis plusieurs années, les Domaines nationaux conduisent une réflexion de fond sur l'avenir de Longwood House et sur la manière de mieux raconter aux visiteurs l'histoire de Napoléon à Sainte-Hélène.

Cette réflexion s'est progressivement enrichie des observations recueillies sur le terrain, des échanges avec les visiteurs, des discussions menées avec les services du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, avec de nombreux historiens, conservateurs, mécènes et amis de Sainte-Hélène.


Aujourd'hui, j'ai souhaité rendre public le document présentant l'Option C, qui constitue désormais la solution retenue comme base de travail pour les années à venir.

Il ne s'agit pas d'un projet figé. Comme toute réflexion patrimoniale, il continuera d'évoluer au rythme des études, des échanges et des possibilités offertes par les futurs partenaires.

Le rendre public répond à une conviction simple : les grands projets patrimoniaux gagnent à être partagés. Ils deviennent ainsi un objet de réflexion collective avant même de devenir une réalité.

Je remercie très sincèrement toutes celles et tous ceux qui, depuis plusieurs années, contribuent, chacun à leur manière, à nourrir cette réflexion.

La suite reste à écrire.


Accéder au projet

Afin de permettre à chacun — partenaires, chercheurs, visiteurs, amis du lieu — de découvrir ce travail dans son intégralité, je mets à disposition ici le libellé complet du projet muséal, accompagné de ses documents de référence (PDF) :

👉 [Accéder au libellé du projet muséal de Longwood House]

👉 [Accéder au rapport du choix de projet – décision du 9 septembre 2026]

mercredi 9 septembre 2026

Faire connaître « notre » Napoléon à Sainte-Hélène

 Durant deux journées, plusieurs Héléniens ont participé à une formation consacrée à l’histoire de Napoléon à Sainte-Hélène et aux lieux qui en conservent aujourd’hui la mémoire.

La première journée s’est déroulée en salle, autour des grandes étapes de l’exil, des personnages qui l’ont accompagné, de Longwood, de la Tombe et des Briars. La seconde a quitté la théorie pour le terrain : marcher, regarder les paysages, replacer les événements dans leur géographie et comprendre combien l’histoire de Napoléon est aussi devenue une histoire de Sainte-Hélène.


L’objectif n’était pas de former des spécialistes, mais de donner à chacun des repères solides et quelques clés de lecture simples. Car raconter Napoléon à Sainte-Hélène ne consiste pas seulement à évoquer l’Empereur : il faut aussi parler de l’île, de ses habitants, de ceux qui l’ont surveillé, servi, accompagné, observé, et de la mémoire qui s’est progressivement construite autour de ces lieux.

Deux journées pour mieux comprendre cette histoire partagée et, surtout, pour mieux la transmettre à ceux qui viennent aujourd’hui jusqu’à Sainte-Hélène.

Pour une légende sous les photos, je mettrais très simplement :

Premier jour : comprendre l’histoire. Deuxième jour : la retrouver dans le paysage.

mardi 1 septembre 2026

Quand l'art contemporain dialogue avec Longwood House

Ces derniers jours, Longwood House a servi de décor à un projet d'art contemporain imaginé par l'artiste italien Luca Vitone.



Intitulée Pro tempore, cette œuvre ne cherche pas à raconter une nouvelle fois l'histoire de Napoléon. Elle s'en sert plutôt comme point de départ pour une réflexion plus large sur le pouvoir, l'exil et le temps.

Le projet a commencé plusieurs mois plus tôt par un voyage exceptionnel en voilier entre l'île d'Elbe, où Napoléon connut son premier exil, et Sainte-Hélène, où il passa les dernières années de sa vie. Ce long parcours maritime constitue le véritable fil conducteur de l'œuvre. La mer, immense et insaisissable, devient la métaphore d'un pouvoir que les hommes cherchent sans cesse à maîtriser mais qui leur échappe toujours. 


Les immenses toiles temporairement suspendues devant Longwood House ne doivent donc pas être regardées comme des décors ou comme une reconstitution historique. Elles appartiennent à une démarche artistique qui met en dialogue un lieu chargé d'histoire avec une création contemporaine. Le contraste est volontaire : il invite chacun à porter un regard nouveau sur un site que l'on croit connaître.


Qu'on adhère ou non à cette forme d'expression artistique, elle rappelle que Longwood House continue d'inspirer des créateurs venus d'horizons très différents. Deux siècles après la mort de Napoléon, cette maison demeure un lieu où l'histoire continue d'alimenter la réflexion, la création et le débat.


J'ai demandé à ChatGPT de m'expliquer par une image le concept du projet; voici sa réponse : 


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dimanche 30 août 2026

Le Pavillon chinois de Longwood retrouve son dragon

 À l’extrémité des jardins de Longwood se trouve une construction si modeste qu’elle pourrait presque passer inaperçue. Pourtant, le petit kiosque chinois constitue en quelque sorte le point final des aménagements entrepris par Napoléon dans ses jardins.

Son histoire commence en août 1820. Le comte de Montholon avait remarqué qu’une plateforme de terre, située à l’extrémité orientale de l’amphithéâtre, offrait une vue remarquable sur l’océan vers le sud-est, précisément du côté par lequel arrivaient les navires. Napoléon accepta que l’on y construisît à son intention un petit poste d’observation.


début de la restauration du pavillon chinois


Parmi les ouvriers chinois employés à Plantation House se trouvait alors un menuisier particulièrement habile, connu sous le numéro 5. C’est à lui que fut confiée la construction de ce minuscule pavillon que les Anglais désignèrent assez pompeusement comme la « Maison d’été chinoise ».

Très vite, Napoléon s’intéressa lui-même au chantier. Deux semaines à peine après le commencement des travaux, il venait presque quotidiennement en suivre l’avancement et, dès le 22 août, intervint pour en modifier la structure.

Le 28 octobre 1820, il put enfin profiter du kiosque achevé. La petite pièce carrée était éclairée par des fenêtres vitrées à petits carreaux disposés en losanges. L’extérieur avait été peint en vert clair, les châssis en gris. On y accédait par quelques marches aménagées dans le talus herbeux. Avant de regagner Plantation House, le menuisier chinois avait ajouté au sommet de la toiture un détail délicieux : une girouette en forme de dragon.




Le pavillon appartient aussi aux derniers mois de Napoléon à Longwood. Il vint s’y asseoir à plusieurs reprises en novembre 1820. En décembre, devenu trop faible pour gravir les marches, il resta en contrebas tandis que Marchand tendait les murs intérieurs de mousseline et posait de modestes rideaux aux fenêtres. Le 4 janvier 1821, vers huit heures du matin, Napoléon parvint encore à y monter pour prendre son café. L’effort lui coûta tant qu’il n’y revint plus.

Plus de deux siècles après, cette construction légère demeure l’une des fabriques les plus fragiles des jardins de Longwood. Sa situation, son exposition constante aux vents et à l’humidité, mais aussi la délicatesse de ses éléments de bois imposent une surveillance et des interventions régulières.




Une restauration devenue nécessaire

En 2026, il ne s’agissait plus de procéder à quelques réparations ponctuelles. Le Pavillon chinois nécessitait une véritable remise en état générale.

La toiture caractéristique en forme de pagode a dû être entièrement reprise. Les fenêtres à vitrages disposés en losanges ont été restaurées, de même que les huisseries, les boiseries et les différents éléments extérieurs de cette petite construction particulièrement exposée aux intempéries de Longwood.

Et puisque restaurer un tel lieu consiste aussi à préserver ces détails apparemment insignifiants qui lui donnent son caractère, le dragon de la girouette a lui aussi retrouvé sa place au sommet du pavillon.

Il y a quelque chose d’assez émouvant à consacrer autant de soins à une construction aussi petite.

Elle n’a jamais été un monument. Elle ne devait même être, à l’origine, qu’un endroit où Montholon pourrait regarder la mer. Napoléon se l’appropria pourtant presque aussitôt, comme il s’était peu à peu approprié ces jardins créés autour d’une maison qu’il n’avait pas choisie.

Et c’est peut-être pour cela que nous continuons à entretenir ce kiosque avec tant d’attention. À Longwood, les choses les plus modestes sont parfois celles qui nous rapprochent le plus sûrement des dernières années de l’exil.



Deux siècles plus tard, le petit pavillon regarde toujours la mer. Et son dragon tourne de nouveau dans le vent de Longwood.

jeudi 27 août 2026

Longwood House — Carnet de la réforme muséale #3

 Le projet muséal de Longwood House repose sur un principe auquel je tiens particulièrement : améliorer l’accueil et la compréhension du site sans ajouter au paysage un bâtiment qui viendrait rivaliser, même discrètement, avec la maison historique.

Parmi les différentes hypothèses actuellement étudiées, l’une d’elles nous ramène curieusement à l’histoire même de Longwood.

Un plan dressé à partir des relevés effectués par le général Bertrand, aujourd’hui conservé dans les collections du musée national du château de Malmaison, fait apparaître, à quelque distance de la maison, un bâtiment rectangulaire désigné comme les « Dépendances de l’officier d’ordonnance anglais ».


Ce bâtiment a depuis longtemps disparu. Son emplacement, en revanche, n’a jamais véritablement cessé d’être occupé.



C’est en effet sur cette partie du domaine qu’un réservoir fut construit en 1955. Soixante-dix ans plus tard, l’ouvrage est toujours là. En retrait du parcours principal et largement dissimulé par les arbres, il est si peu présent dans le paysage que nombre de visiteurs de Longwood passent à proximité sans même soupçonner son existence.

Cette discrétion constitue précisément son principal intérêt.

L’une des options désormais envisagées consisterait donc non pas à construire ailleurs un nouveau bâtiment, mais à transformer les surfaces déjà bâties du réservoir afin d’y installer le futur centre d’accueil et d’interprétation de Longwood House, ainsi que la billetterie et la boutique.



Cette solution présenterait plusieurs avantages. Elle réutiliserait une emprise existante, préserverait le caractère paysager des abords de Longwood et permettrait de maintenir à distance de la maison historique les fonctions indispensables à l’accueil du public. Le réservoir et son environnement arboré constituent déjà aujourd’hui un ensemble très discret dans le site. fileciteturn0file2

Il ne s’agit encore que d’une hypothèse de travail. Les études devront en préciser la faisabilité, les adaptations architecturales nécessaires et le financement. Mais elle répond assez exactement à la philosophie générale de la réforme muséale : intervenir là où cela est nécessaire, tout en laissant Longwood House demeurer le véritable centre du paysage et du récit.


Il y aurait enfin quelque chose d’assez juste à voir un lieu autrefois occupé par une dépendance du domaine retrouver, deux siècles plus tard, une fonction au service de Longwood.

Parfois, l’histoire ne nous fournit pas seulement les raisons de préserver un lieu. Elle peut aussi nous indiquer où poursuivre son histoire.

lundi 24 août 2026

Le roi de Rome retrouve Longwood

 

Le roi de Rome retrouve Longwood

Les collections des Domaines nationaux viennent de s'enrichir d'un nouveau témoignage de la captivité de Napoléon grâce à la générosité d'Éric Barthe, auquel j'adresse mes plus sincères remerciements.

Il s'agit d'une réplique du petit buste en marbre blanc du roi de Rome qui accompagna Napoléon durant son exil à Sainte-Hélène.

Cette sculpture, longtemps attribuée au sculpteur François-Joseph Bosio parce que l'Empereur lui-même était convaincu qu'il s'agissait d'un portrait commandé par Marie-Louise, n'est en réalité pas de sa main. Son auteur demeure aujourd'hui inconnu, même si l'œuvre s'inspire manifestement du célèbre portrait à l'aquarelle réalisé par Jean-Baptiste Isabey.

L'authenticité importait finalement peu à Napoléon.

Lorsqu'en juin 1817 ce buste lui fut proposé à Longwood, il savait déjà que l'histoire racontée autour de son origine était probablement embellie. Peu lui importait. Devant cette effigie de son fils, il déclara qu'il aurait payé « des millions ».

Le père parlait plus fort que l'ancien souverain.

Le buste fut immédiatement placé dans son salon, où Napoléon recevait les rares visiteurs autorisés à franchir les portes de Longwood. Il lui arrivait de le désigner d'un simple geste avant de murmurer :

« C'est mon fils. Voilà tout ce qu'ils m'en ont laissé. »

Cette phrase résume peut-être à elle seule toute la tragédie de Sainte-Hélène.

Dans les appartements de Longwood, le roi de Rome était partout. Portraits peints, miniatures, gravures, mèches de cheveux, petits bustes de plâtre ou de marbre rappelaient constamment au prisonnier celui qu'il ne reverrait jamais. Plus encore que Joséphine ou Marie-Louise, c'était l'enfant absent qui peuplait les murs de sa demeure d'exil.



L'arrivée de ce buste aux Domaines nationaux dépasse donc le simple enrichissement des collections.

Elle permet de restituer au visiteur l'une des présences les plus silencieuses et les plus émouvantes de Longwood : celle d'un fils dont le père ne conservait plus que l'image.

Je tiens à remercier très chaleureusement Éric Barthe pour ce généreux don, qui contribue une nouvelle fois à faire revivre, avec justesse et sensibilité, l'atmosphère des dernières années de Napoléon à Sainte-Hélène.

dimanche 23 août 2026

Une livrée impériale arrive à Sainte-Hélène

 Grâce à la générosité de Jean-Paul Mayeux, les collections des Domaines nationaux viennent de s'enrichir d'une remarquable réplique d'une livrée impériale de valet de chambre, réalisée en 2022 par l'atelier Antikcostume Atsuko (Dinard).



Cette tenue sera prochainement présentée dans la salle à manger de Longwood House.



 
Le choix de cet emplacement n'est pas le fruit du hasard.

C'est précisément dans cette pièce que les repas étaient servis à Napoléon… non plus par des valets de chambre français revêtus de la livrée impériale, mais par des soldats britanniques spécialement affectés à ce service.



Le contraste est saisissant. Sous la Restauration, la simple évocation de l'Empire ou de Napoléon était devenue politiquement suspecte. En France, les manifestations publiques de fidélité à l'Empereur pouvaient conduire à des poursuites, à l'emprisonnement, voire, dans certains cas, à la déportation. À Longwood, jusque dans les derniers détails du quotidien, tout rappel visible de l'Empire avait disparu.

Réintroduire aujourd'hui cette livrée dans les appartements de Longwood ne consiste donc pas à recréer artificiellement un décor disparu. C'est redonner au visiteur une clé de compréhension de ce qu'était réellement la Maison de Longwood avant la chute de l'Empire, mais également mesurer l'ampleur des ruptures imposées par l'exil.

J'adresse mes plus sincères remerciements à Jean-Paul Mayeux pour ce nouveau don, qui vient enrichir encore les collections des Domaines nationaux, ainsi qu'à l'atelier Antikcostume Atsuko pour la qualité exceptionnelle de cette réalisation.

Une pièce de tissu peut parfois raconter autant d'histoires qu'un monument.




dimanche 16 août 2026

Un regard sur Longwood



En mai 2023, le photographe Marcello Fortini posa sa chambre dans les pièces de Longwood House. Il en résulta notamment cette vue en noir et blanc, où la chambre de Napoléon apparaît dépouillée de toute présence et pourtant étrangement habitée. Le regard est conduit par le dessin du tapis, la lumière, l’enfilade des portes et ces meubles silencieux dont les formes semblent retenir quelque chose du lieu.

Marcello Fortini vient de faire don de ce cliché au Domaine de Longwood. Je tiens à le remercier très chaleureusement pour ce geste qui fait entrer dans nos collections non pas une nouvelle représentation historique de la maison, mais le regard d’un photographe contemporain sur un lieu dont le temps demeure la matière première.

La photographie, prise à la chambre Technika Linhof 4 × 5 inches sur film Kodak Tri-X Pan, a fait l’objet en 2026 d’un tirage unique sur papier baryté Ilford, réalisé à Paris sous le contrôle de l’auteur. Elle est numérotée E/A 1/1 et signée par Marcello Fortini.



 

samedi 27 juin 2026

De Longwood à Barnhill

De Longwood à Barnhill

Sur les traces de George Orwell, au bout de l'île de Jura


Il existe des voyages que l'on prépare avec une carte, et d'autres qui commencent bien avant le départ. Depuis de nombreuses années, Barnhill faisait partie de ces lieux que je rêvais de découvrir. Ce nom, discret, presque inconnu en dehors des admirateurs de George Orwell, évoquait pour moi une maison perdue au nord de l'île de Jura, là où l'écrivain trouva le silence nécessaire pour achever 1984. Ce n'était pas un monument que je venais chercher, encore moins un lieu de pèlerinage littéraire, mais une demeure dont le paysage avait accompagné la naissance d'une œuvre devenue universelle.


Ce désir de découverte était sans doute nourri par mon propre quotidien. Depuis bientôt quarante ans, ma vie est intimement liée à Longwood House, à Sainte-Hélène. Au fil des saisons, j'y ai appris que certaines maisons finissent par dépasser leur simple fonction d'habitation. Elles deviennent les témoins silencieux d'une destinée humaine. Les murs conservent moins des souvenirs que des présences ; les paysages semblent continuer de dialoguer avec ceux qui les ont contemplés. Longwood est de celles-là. Barnhill, je le pressentais, appartenait à cette même famille de lieux où le temps ne s'est jamais tout à fait écoulé.

Pour rejoindre Barnhill, il faut accepter que le voyage fasse partie de la découverte.

Depuis le continent écossais, un premier ferry conduit vers Islay. 



Puis un second rejoint Jura, cette île longue et montagneuse qui semble regarder l'Atlantique avec une tranquille indifférence. 


À mesure que l'on progresse vers le nord, les habitations se raréfient, les routes deviennent plus étroites et le téléphone cesse progressivement d'être un compagnon indispensable. On quitte peu à peu le monde des horaires et des notifications pour retrouver celui du vent, des marées et des distances.



Jura est souvent présentée comme l'une des îles les plus sauvages des Hébrides. Elle compte aujourd'hui à peine plus de deux cents habitants permanents, tandis que plusieurs milliers de cerfs parcourent librement ses collines. Les célèbres Paps of Jura, ces trois sommets caractéristiques visibles à des dizaines de kilomètres, dominent le paysage avec une majesté presque austère. Rien ici ne paraît avoir été conçu pour séduire le voyageur. C'est précisément ce qui en fait le charme.





Après le minuscule village de Craighouse, la route goudronnée s'interrompt. Commence alors une longue piste de gravier qui s'enfonce vers le nord-est de l'île. Pendant plusieurs kilomètres, elle serpente entre les landes, les tourbières, les ruisseaux et les pâturages. À chaque détour, le paysage semble gagner en solitude. On comprend peu à peu pourquoi George Orwell écrivit à un ami que Barnhill était un endroit « extraordinairement difficile d'accès ». Ce n'était pas une plainte. C'était précisément ce qu'il recherchait.


Puis, presque sans prévenir, la maison apparaît.

Aucun portail monumental.

Aucune billetterie.

Aucun panneau annonçant un haut lieu de la littérature britannique.

Simplement une maison blanche, posée dans l'immensité du paysage, comme si elle avait toujours appartenu à cette terre de vent et de bruyère.










Je suis resté quelques instants immobile.

Non par émotion spectaculaire, mais parce que certains lieux imposent naturellement le silence avant toute parole. Barnhill ne cherche pas à impressionner. Elle ne raconte rien d'elle-même. Elle attend simplement que le visiteur prenne le temps de regarder.

En levant les yeux vers ses fenêtres, je ne pensais pas seulement à George Orwell.

Je pensais aussi à Longwood House.

Les deux demeures n'ont presque rien en commun par leur architecture, leur histoire ou leur dimension. Pourtant, une même impression s'impose immédiatement : celle d'un lieu volontairement séparé du monde. Deux maisons battues par le vent, perdues sur des îles, où deux hommes, chacun à la fin de sa vie, écrivirent les pages qui devaient assurer leur postérité.

C'est à cet instant que j'ai compris que cette visite dépasserait largement la curiosité littéraire qui m'avait conduit jusqu'ici. Elle devenait une réflexion plus intime sur ces maisons qui, par leur isolement même, semblent offrir aux hommes le temps nécessaire pour laisser derrière eux leur dernier message.