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mercredi 3 mai 2023

La nymphe de la vallée

En 1815, lorsque Napoléon arriva à Sainte-Hélène, John Robinson, un pauvre métayer, louait des terres à la Compagnie des Indes, au fond de la Fisher’s Valley qui, s’étendant du versant sud-est de Diana’s Peak à Prosperous Plain, se trouvait à l’intérieur du périmètre autorisé à Napoléon.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

Les militaires du second bataillon du 53e régiment d’infanterie avaient établi leurs quartiers à Hutt’s Gate, près des terres louées par le fermier.  John Robinson était confronté à des tracasseries quotidiennes. Les soldats coupaient des arbres, gâchaient des meules de foin et cassaient les clôtures sans vergogne. Ne disposant que de ces terres, John Robinson était au désespoir de ne pouvoir y maintenir ses quelques têtes de bétail et y récolter son foin. Il fut finalement contraint de vendre pour une bouchée de pain son bail à… William Balcombe.

 


Le 4 janvier 1816, la fraîcheur d’une des deux filles de John Robinson attira l’attention de Napoléon et du comte de Las Cases lors d’une de leurs chevauchées dans la Fisher’s Valley. Elle s’appelait Mary-Ann Robinson et était âgée de seize ans. Après lui avoir donné quelques pièces d’or, l’Empereur la baptisa séance tenant « La Nymphe de Las Cases » et désigna la vallée où elle vivait avec ses parents et sa sœur, « La vallée du silence ». Pour les autres Français et bientôt pour l’île entière, Mary-Ann devint « La Nymphe de la vallée ». À partir de ce moment, chaque fois que sa promenade l’y conduisait, Napoléon prit l’habitude de s’arrêter devant le perron du pauvre cottage où deux jeunes filles l’attendaient avec des bouquets de cannas et de fleurs de gingembre. Après Betsy, Mary-Ann Robinson était devenue une célébrité locale. Les voyageurs de passage, assoiffés d’anecdotes et souvent frustrés de n’avoir pu apercevoir l’Empereur déchu, se rabattaient sur toutes les personnes ayant pu le côtoyer… ou même l’ayant aperçu de loin.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

Pendant l’année 1816, de nombreux hommes tournèrent autour de Mary-Ann mais aucun ne proposa de l’épouser. Contrairement à Betsy Balcombe, avide de plaire et séduire, la « Nymphe » cherchait avant tout un mari qui la sortirait de sa modeste condition et l’emmènerait loin de sa vallée.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

Pendant un an et demi, Mary-Ann reçut de nombreux hommages de la part de messieurs comme Gourgaud et Piontkowski, mais sans qu’aucun ne lui propose le mariage tant désiré. Heureusement, le 5 juillet 1817, arriva sur l’île le premier bataillon du 66e régiment d’infanterie. James Ives Edwards, le capitaine du Dorah qui avait convoyé le bataillon depuis l’Inde la remarqua.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

Le capitaine avait été généreusement rémunéré pour l’acheminement des troupes. Le ministère de la Guerre lui avait accordé le forfait considérable de £15.000 (± £1.000.000 de 2015) à la double condition qu’il le décharge de tout le poids de l’organisation du voyage et qu’il en assume les risques. Cette solution, certes coûteuse, évitait à Londres la lourdeur et la lenteur d’une intervention administrative dans l’éventualité d’une avarie. À cette somme s’ajoutaient bien entendu les indemnités journalières pour la nourriture des passagers. Fort heureusement pour le capitaine, le voyage se déroula sans encombre si ce n’est un incendie à bord sans conséquence fâcheuse. Il put ainsi dégager un profit personnel de presque £14.000 (± 950.000 de 2015). Il était devenu un homme fortuné.

Son bateau devant repartir le 29 juillet 1817, il s’empressa deux jours après son arrivée d’aller demander la main de Mary-Ann à son père. John Robinson donna immédiatement son consentement. La loi exigeant que les bans soient publiés au minimum dix jours avant la cérémonie, James Ives Edward épousa Mary-Ann Robinson le 17 juillet 1817.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

       Quelques jours plus tard, le 26 juillet, le couple fut reçu par Napoléon qui fit remarquer la ressemblance du marié avec le prince Eugène. Il lui déclara :

- « Vous avez fait le bonheur de votre femme, cela vaut mieux que d'avoir épousé une femme riche ».

Il crut bon d’ajouter, après que le jeune couple eut quitté Longwood House :

- « À Londres, elle va être fort courue, ils voudront tous l'avoir dans leurs raouts ; il suffira que l'on sache que je l'ai considérée ».

Mais, contrairement à Betsy Balcombe, Mary-Ann ne chercha jamais à tirer avantage d’avoir été durant quelque temps la « Nymphe de la vallée ».

Le 29 juillet, devenue Madame Edwards, la  Nymphe quitta l’île. Elle vécut sa vie de femme de capitaine au long cours sans se bercer d’illusions, et sans chercher à se créer une légende en rédigeant ses mémoires.