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jeudi 9 avril 2026

Johannes Ludwig Léopold Mund : un diplomate prussien... dans "la paresse et la gaieté au Cap"

 L’absurde mission du commissaire prussien...

Afin de prendre « les mesures les plus propres à rendre impossible toute entreprise de la part de Napoléon Bonaparte contre le repos de l'Europe », le 2 août 1815, à Paris, un traité entre la Grande-Bretagne et l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Russie et la Prusse fut signé.


1816 - Cape Town by Latrobe


CONVENTION ENTRE LA GRANDE-BRETAGNE, L’AUTRICHE, LA RUSSIE ET LA PRUSSE.

Le 2 août 1815, la convention suivante entre la Grande Bretagne, l'Autriche, la Russie et la Prusse, touchant

Bonaparte, fut signée à Paris :

« Napoléon Bonaparte étant au pouvoir des souverains alliés, LL. MM. le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie et le roi de Prusse ont statué, en vertu des stipulations du traité du 25 mars 1815, sur les mesures les plus propres à rendre impossible toute entreprise de sa part contre le repos de l'Europe :

» ARTICLE PREMIER. Napoléon est considéré par les puissances qui ont signé le traité du 25 mars dernier comme

leur prisonnier.

» ART. 2. Sa garde est spécialement confiée au gouvernement britannique.

» Le choix de la place et des mesures qui peuvent le mieux assurer l'objet de la présente stipulation est réservé

à Sa Majesté Britannique.

» ART. 3. Les cours impériales d'Autriche et de Russie et la cour royale de Prusse nommeront des commissaires

pour se rendre et habiter dans la place que le gouvernement britannique aura assignée pour la résidence de Napoléon Bonaparte, et qui, sans être responsables de sa garde, s'assureront de sa présence.

» ART. 4. Sa Majesté Très-Chrétienne est invitée, au nom des quatre cours ci-dessus mentionnées, à envoyer pareillement un commissaire français au lieu de la détention de Napoléon Bonaparte.

» ART. 5. Sa Majesté, le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande s'oblige à remplir les engagements qui lui sont assignés par la présente convention.

» ART. 6. La présente convention sera ratifiée, et la ratification en sera échangée dans quinze jours, ou plus tôt,

s'il est possible.

» En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs ont signé la présente convention, et y ont apposé le sceau de

leurs armes.

Fait à Paris, le 2 août de l'année 1815.

» Signé : Le prince DE METTERNICH,

Le comte DE NESSELRODE,

Lord ABERDEEN,

Le prince HARDENBERG. »

Après différentes nominations avortées, ces quatre nations communiquèrent les noms de leurs « Commissaires » à Sainte-Hélène.

Pour la France, ce fut Montchenu ; pour la Russie Alexandre [Antonovitch] Ramsay de Balmain ; pour l’Autriche, Barthélémy Stürmer et enfin, pour la Prusse, Johannes Ludwig Léopold Mund 

 Les trois premiers commissaires arrivèrent à Sainte-Hélène le 17 juin 1816 à bord du Newcastle: le comte de Balmain, pour la Russie voyagea avec son serviteur Heinrich Peyle ; le baron Stürmer pour l'Autriche fut accompagné de son épouse et de Philippe Welle, un botaniste qui fut aussi son secrétaire, et le marquis de Montchenu, pour la France, avec le capitaine Gors, son aide de camp. 

 

Quant au dernier, le Prussien, faute de place à bord du Newcastle, il resta en rade en Grande Bretagne avec son secrétaire-botaniste Louis Maire. Londres s’excusa en ces termes: « Il regrette bien sincèrement de n’avoir pu remplir, pour le moment, les intentions de Sa Majesté le roi de Prusse à l’égard de ces messieurs »

Passionné de botanique dont c’était d’ailleurs le métier, Johannes Mund exprima alors le désir d’aller à Sainte-Hélène avec son adjoint en passant par le Cap de Bonne-Espérance où ils pourraient faire des recherches scientifiques avant d’embarquer pour Sainte-Hélène. La cour de Berlin accepta « que ces Messieurs se rendissent de Sainte-Hélène par le cap de Bonne-Espérance ».

 

Les deux botanistes arrivèrent donc au Cap de Bonne-Espérance au mois d’août 1816 en ne devaient y passer qu’une seule année. Toutefois, les deux hommes se plurent tant en Afrique du sud qu’ils oublièrent leur mission de Commissaire du Roi de Prusse à Sainte-Hélène dont ils touchaient cependant les émoluments.

 

Ce ne fut qu’à la fin de 1818 que la cour de Prusse commença à s’interroger sur ces diplomates d’un genre un peu particulier… par l’entremise du Gouverneur de la Colonie du Cap, Lord Somerset, on parvint à les retrouver (grâce, précisément aux versements de leurs salaires que la banque Rothschild à Paris leur envoyait). Ils demandèrent – et obtinrent – quelques mois de plus en Afrique du sud pour accomplir leur mission botanique.  

Ils réussirent le tour de force de repousser sans cesse leur départ pour Sainte-Hélène en « oubliant » même d’envoyer à Berlin les résultats de leurs recherches sud-africaines et autres collectes d’échantillons et herbiers. Ce ne fut cependant qu’en 1821, avec la mort de Napoléon, que la cour de Berlin rompit leurs contrats.  



Scolopia mundii ou Mountain Saffron _ RedPear tree

Protea mundii

Leucospermum mundii


En attendant, les deux hommes auront bien profité des cinq années d’exil de Napoléon à Sainte-Hélène : George Thom, dans ses descriptions de la Colonie sud-africaine, va même jusqu’à nous dire que « les collectionneurs de la Prusse passent leur temps dans la paresse et la gaieté au Cap, et sont désormais tombés encore plus bas que tout autre colon ».


Mund a laissé une trace jusque dans la botanique : son nom a été donné au genre Mundia (aujourd’hui réuni avec Acanthocladus et Nylandtia), ainsi qu’à plusieurs espèces — Protea mundii, Helichrysum mundtii, Bupleurum mundtii, Scolopia mundii, Thaminophyllum mundii, Leucospermum mundii, Otholobium mundianum, Phoberos mundii et Afrocanthium mundianum.

Une manière, en somme, de s’enraciner définitivement au Cap… bien plus sûrement qu’un poste officiel.

jeudi 8 janvier 2026

Autre exil: celui de Dinuzulu kaCetshwayo

L’histoire de Dinuzulu kaCetshwayo croise celle de Sainte-Hélène de manière plus profonde et plus humaine qu’on ne l’imagine souvent. Fils du roi Cetshwayo, dernier souverain zoulou officiellement reconnu par les Britanniques, Dinuzulu naît en 1868 dans un monde déjà fragilisé par la défaite et la fragmentation du royaume zoulou à l’issue de la guerre anglo-zouloue. Son destin est celui d’un héritier menacé, déplacé, puis progressivement enfermé dans les logiques coloniales de l’exil.


Dinuzulu kaCetshwayo


Trop jeune pour succéder à son père à la mort de celui-ci, Dinuzulu est d’abord soustrait au danger et mis à l’abri dans le Transvaal. Autour de lui, alliances, rivalités et calculs politiques redessinent une géographie instable du pouvoir. Reconnu roi après la victoire d’Etshaneni en 1884, il demeure néanmoins sous surveillance constante, soupçonné d’incarner une continuité dynastique que l’autorité coloniale souhaite précisément dissoudre.

C’est dans ce contexte que s’inscrit son exil à Sainte-Hélène, prononcé après les troubles zoulous de la fin des années 1880. En mars 1890, Dinuzulu débarque à Jamestown avec ses oncles, des membres de leur entourage, des épouses, des serviteurs et quelques effets personnels qui disent déjà la singularité de cette relégation : des animaux, des instruments de musique, des objets de la vie quotidienne. L’exil n’est pas ici une cellule, mais un éloignement total, une mise à distance du monde d’origine.

À Sainte-Hélène, Dinuzulu n’est ni enfermé ni isolé. Il circule, rencontre, se mêle à la population locale. Il devient même une figure populaire. Des mariages ont lieu entre membres de sa suite et des habitantes de l’île ; des enfants naissent. Deux d’entre eux, morts en bas âge, reposent encore aujourd’hui dans le cimetière de St Paul’s, inscrivant matériellement la mémoire zouloue dans le sol hélénien. Peu de destins illustrent avec autant de force la manière dont Sainte-Hélène devient, au fil du XIXᵉ siècle, une île-archive des empires.

L’exil dure près de huit ans. Lorsqu’il quitte finalement l’île en décembre 1897, son entourage s’est agrandi, et l’expérience l’a profondément transformé. Les témoignages contemporains, parfois marqués par un regard colonial condescendant, soulignent néanmoins l’empreinte durable de ce séjour. Sainte-Hélène n’a pas été une parenthèse neutre : elle fut un temps de recomposition personnelle, familiale et politique.

De retour en Afrique australe, Dinuzulu ne retrouvera jamais pleinement sa place. Accusé d’avoir soutenu indirectement la révolte de Bambatha en 1906, jugé, condamné puis partiellement gracié, il meurt en 1913, à quarante-cinq ans seulement. Son fils Solomon, né à Sainte-Hélène en 1891, lui succède symboliquement, rappelant que l’exil hélénien ne fut pas un simple épisode, mais un moment fondateur de la continuité dynastique zouloue.

À travers Dinuzulu, Sainte-Hélène apparaît une fois encore comme un lieu d’exil, de mémoire et de transmission, où se croisent les trajectoires de souverains déchus, d’empires en recomposition et de familles déplacées. L’île ne conserve pas seulement les traces de Napoléon : elle garde aussi celles d’un roi africain, dont le destin, arraché à son territoire, s’est inscrit durablement dans le paysage humain et funéraire hélénien.

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Ce collier, dont subsistent aujourd’hui quelques perles de bois, appartenait à Dinuzulu kaCetshwayo, roi zoulou et ancien exilé de Sainte-Hélène. Objet modeste en apparence, il condense pourtant une histoire complexe de pouvoir, de dépossession et de transmission.

Dans les années 1920, Baden-Powell remit à son adjoint, Sir Percy Everett, un ensemble de six perles de bois provenant du collier originel de Dinuzulu. Il s’agissait d’un geste symbolique fort : ces perles répondaient à celles portées par le Chief Scout lui-même, inscrivant un héritage africain, arraché à son contexte royal, dans une nouvelle chaîne de commandement et de rites.

En 1949, Percy Everett transmit à son tour ces six perles à John Thurman, alors Camp Chief, avec pour consigne qu’elles soient remises, le moment venu, à son successeur. Depuis lors, ces fragments circulent comme une relique discrète, détachée de leur origine première mais toujours chargée de mémoire.

À travers ces perles, c’est une part de l’histoire de Dinuzulu qui continue de voyager : celle d’un roi vaincu, déplacé, exilé à Sainte-Hélène, puis progressivement absorbé par les récits et les institutions de l’Empire. Comme souvent, l’objet survit à l’homme — et, silencieusement, il témoigne.



Les Domaines nationaux français de Sainte-Hélène conservent par ailleurs un autre témoignage matériel de cet exil : le fauteuil sur lequel Dinuzulu prenait place durant son séjour sur l’île. Cet objet, d’une grande force symbolique, est aujourd’hui présenté en dépôt au musée de Jamestown, où il rappelle silencieusement la présence du souverain zoulou à Sainte-Hélène et l’inscription durable de son histoire dans le paysage hélénien.

À travers ces objets — perles de bois et fauteuil d’exil — c’est une part de l’histoire de Dinuzulu qui continue de voyager : celle d’un roi déplacé, observé, puis peu à peu absorbé par les récits de l’Empire. Comme souvent, l’objet survit à l’homme. Et, sans bruit, il témoigne.



mercredi 3 mai 2023

La nymphe de la vallée

En 1815, lorsque Napoléon arriva à Sainte-Hélène, John Robinson, un pauvre métayer, louait des terres à la Compagnie des Indes, au fond de la Fisher’s Valley qui, s’étendant du versant sud-est de Diana’s Peak à Prosperous Plain, se trouvait à l’intérieur du périmètre autorisé à Napoléon.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

Les militaires du second bataillon du 53e régiment d’infanterie avaient établi leurs quartiers à Hutt’s Gate, près des terres louées par le fermier.  John Robinson était confronté à des tracasseries quotidiennes. Les soldats coupaient des arbres, gâchaient des meules de foin et cassaient les clôtures sans vergogne. Ne disposant que de ces terres, John Robinson était au désespoir de ne pouvoir y maintenir ses quelques têtes de bétail et y récolter son foin. Il fut finalement contraint de vendre pour une bouchée de pain son bail à… William Balcombe.

 


Le 4 janvier 1816, la fraîcheur d’une des deux filles de John Robinson attira l’attention de Napoléon et du comte de Las Cases lors d’une de leurs chevauchées dans la Fisher’s Valley. Elle s’appelait Mary-Ann Robinson et était âgée de seize ans. Après lui avoir donné quelques pièces d’or, l’Empereur la baptisa séance tenant « La Nymphe de Las Cases » et désigna la vallée où elle vivait avec ses parents et sa sœur, « La vallée du silence ». Pour les autres Français et bientôt pour l’île entière, Mary-Ann devint « La Nymphe de la vallée ». À partir de ce moment, chaque fois que sa promenade l’y conduisait, Napoléon prit l’habitude de s’arrêter devant le perron du pauvre cottage où deux jeunes filles l’attendaient avec des bouquets de cannas et de fleurs de gingembre. Après Betsy, Mary-Ann Robinson était devenue une célébrité locale. Les voyageurs de passage, assoiffés d’anecdotes et souvent frustrés de n’avoir pu apercevoir l’Empereur déchu, se rabattaient sur toutes les personnes ayant pu le côtoyer… ou même l’ayant aperçu de loin.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

Pendant l’année 1816, de nombreux hommes tournèrent autour de Mary-Ann mais aucun ne proposa de l’épouser. Contrairement à Betsy Balcombe, avide de plaire et séduire, la « Nymphe » cherchait avant tout un mari qui la sortirait de sa modeste condition et l’emmènerait loin de sa vallée.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

Pendant un an et demi, Mary-Ann reçut de nombreux hommages de la part de messieurs comme Gourgaud et Piontkowski, mais sans qu’aucun ne lui propose le mariage tant désiré. Heureusement, le 5 juillet 1817, arriva sur l’île le premier bataillon du 66e régiment d’infanterie. James Ives Edwards, le capitaine du Dorah qui avait convoyé le bataillon depuis l’Inde la remarqua.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

Le capitaine avait été généreusement rémunéré pour l’acheminement des troupes. Le ministère de la Guerre lui avait accordé le forfait considérable de £15.000 (± £1.000.000 de 2015) à la double condition qu’il le décharge de tout le poids de l’organisation du voyage et qu’il en assume les risques. Cette solution, certes coûteuse, évitait à Londres la lourdeur et la lenteur d’une intervention administrative dans l’éventualité d’une avarie. À cette somme s’ajoutaient bien entendu les indemnités journalières pour la nourriture des passagers. Fort heureusement pour le capitaine, le voyage se déroula sans encombre si ce n’est un incendie à bord sans conséquence fâcheuse. Il put ainsi dégager un profit personnel de presque £14.000 (± 950.000 de 2015). Il était devenu un homme fortuné.

Son bateau devant repartir le 29 juillet 1817, il s’empressa deux jours après son arrivée d’aller demander la main de Mary-Ann à son père. John Robinson donna immédiatement son consentement. La loi exigeant que les bans soient publiés au minimum dix jours avant la cérémonie, James Ives Edward épousa Mary-Ann Robinson le 17 juillet 1817.

 

La maison de Miss Robinson, 2023

       Quelques jours plus tard, le 26 juillet, le couple fut reçu par Napoléon qui fit remarquer la ressemblance du marié avec le prince Eugène. Il lui déclara :

- « Vous avez fait le bonheur de votre femme, cela vaut mieux que d'avoir épousé une femme riche ».

Il crut bon d’ajouter, après que le jeune couple eut quitté Longwood House :

- « À Londres, elle va être fort courue, ils voudront tous l'avoir dans leurs raouts ; il suffira que l'on sache que je l'ai considérée ».

Mais, contrairement à Betsy Balcombe, Mary-Ann ne chercha jamais à tirer avantage d’avoir été durant quelque temps la « Nymphe de la vallée ».

Le 29 juillet, devenue Madame Edwards, la  Nymphe quitta l’île. Elle vécut sa vie de femme de capitaine au long cours sans se bercer d’illusions, et sans chercher à se créer une légende en rédigeant ses mémoires.