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mercredi 11 mars 2026

L'histoire des domaines nationaux dans l'île de Sainte-Hélène (Océan atlantique sud) #03

 Le Ministère des Affaires Etrangères avait organisé en 2006 une exposition sur le "congrès de Paris" de 1856.

Cet exposé nous avait permis de replacer l'achat des domaines dans son contexte historique et ainsi mieux comprendre comment une acquisition aussi exceptionnelle a pu se produire.


Napoléon III et l’Europe - Le congrès de Paris (1856)

Portrait de Napoléon III vers 1859 
Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères

La plume féroce de Victor Hugo a légué à la postérité l’image caricaturale d’un Napoléon III le petit, bien pâle copie de son oncle. La modernité des idées napoléoniennes en politique extérieure mérite pourtant mieux qu’un portrait-charge. La vision européenne de l’empereur - une confédération des nations pour garantir la paix - attire ainsi l’attention.

1856 : la guerre menée en Crimée par la France et ses alliés contre une Russie expansionniste vient de s’achever. Nouveau chef d’orchestre du « concert européen », Napoléon III accueille à Paris les représentants des grandes puissances du temps appelés à participer à la conférence de la Paix. Dans le décor rouge et or d’un Quai d’Orsay flambant neuf, les diplomates dessinent les contours d’une nouvelle Europe où triomphera bientôt, avec l’unité italienne ou l’indépendance de la Roumanie et de la Serbie (1878), le principe des nationalités. L’Europe moderne, avec, en ses confins, une Russie et une Turquie en voie de modernisation, apparaît en filigrane. En France, l’Empereur, fort de ce succès diplomatique, renforce son emprise sur la société. Défilés militaires, propagande par l’image, accueil spectaculaire de souverains européens : tout est fait pour gagner l’opinion.

Promulgation du traité de Paris

Affiche annonçant la promulgation du traité de Paris en date du 28 avril 1856. Rio de Janeiro, 17 juin 1856.


« C’est une paix qui, comme Lord Clarendon l’avait dit au Parlement, est honorable pour tous, et qui n’est humiliante pour personne. » (Alexandre Walewski).

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, Ee 6.)


Portrait de Napoléon III, d’après Winterhalter.

Paris, ministère des Affaires étrangères.


Album de caricatures par Auguste Louvrier de Lajolais. Neveu et fils d’un ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris, Henry Wellesley, 1er comte Cowley, est nommé à son tour à ce poste en 1852. Il y reste quinze années pendant lesquelles l’entente franco-britannique connaît de nombreux aléas. Il représente l’Angleterre au congrès de Paris et au cours des premières années de son séjour parisien, il entretient des relations étroites avec l’Empereur.

Lord Cowley (1804-1884), 

plénipotentiaire au congrès de Paris et ambassadeur d’Angleterre en France

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Bibliothèque, Rés. C 6. .)



Duc de Wellington

 

La question d’Orient

Dessin de E.Bich, 1854

Un soldat français désigne Constantinople à un cosaque. 

Dessin de E.Bich, lithographie de Godard - Paris, Savalle éditeur, 1854.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, K116.)


Au milieu du XIXe siècle, l’avenir de l’Europe se joue en Orient. L’affaiblissement du pouvoir ottoman fait alors de la Turquie un champs de rivalités entre Etats européens. De l’intégrité de l’Empire dépend la stabilité du continent.

Montée en puissance au XVIIIe siècle, la Russie cherche à contrôler les détroits des Dardanelles et du Bosphore qui lui donneraient un accès libre à la Méditerranée. A l’issue d’une guerre de six ans, elle arrache à la Porte le traité de Kütchük Kaynardji (1774), première atteinte grave à la souveraineté ottomane au nord de la mer Noire, et en 1783, elle met la main sur la Crimée. Dans la droite ligne de cette politique, le tsar Nicolas Ier (1825-1855) cherche, dans les années 1850 à développer ses avantages en avivant la querelle des Lieux saints entre moines latins et orthodoxes. La futilité de l’enjeu (la garde d’objets conservés dans les églises de Jérusalem) masque l’ambition de la Russie à étendre son emprise sur plus de 10 ou 12 millions de chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman dont elle revendique la protection, voire à faire de Constantinople une métropole russe.

Nicolas 1er

Nicolas 1er, empereur de Russie.

Dessin d’Alcide Lorentz - lithographie de Destouche publiée par Martinet - 1854

(Paris, Archives du ministère des affaires étrangères, collection iconographique, K34.)



Cet expansionnisme heurte les intérêts de la France, protectrice traditionnelle des catholiques en Orient et l’Angleterre, attachée au principe de liberté des détroits. Pour défendre l’intégrité de l’Empire ottoman et sauvegarder ainsi l’équilibre européen, les deux puissances réactivent une première entente cordiale nouée sous la Monarchie de Juillet, et entraînent dans leur sillage l’Autriche puis le Piémont-Sardaigne. La guerre - à laquelle l’Autriche ne participera finalement pas - se prépare, et l’opinion se laisse gagner par un climat violemment russophobe.

 

Guerre de Crimée, guerre oubliée

Tombeau des soldats français à Sébastopol

Tombeau des soldats français à Sébastopol. Photographie, s.d.


Aujourd’hui, le tombeau, à proximité d’un musée, est identifié par une épitaphe en russe et en français. Le cimetière français a été réhabilité en 2005.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, Pc.)

Sébastopol, Malakoff, pont de l’Alma, ... ces lieux familiers au promeneur parisien évoquent un conflit effacé aujourd’hui des mémoires. Oubli paradoxal : de cette guerre, on conserve de nombreuses images, dessins et lithographies, mais surtout, pour la première fois, des vues photographiques de champs de bataille. Des témoignages aussi, souvent douloureux, comme ces Récits de Sébastopol rédigés, dans le feu de l’action, par Tolstoï. Car menée dans les tranchées et avec des techniques modernes (communications télégraphiques, utilisation de cuirassés et d’obus explosifs), la guerre de Crimée fit aussi subir aux corps et aux esprits des souffrances préfigurant celles endurées pendant le premier conflit mondial.

Cérémonie pour les morts de Crimée

Cérémonie annuelle pour les morts de Crimée. Constantinople, 1911. Photographie. Don A. Boppe.


Jusqu’à la première guerre mondiale, l’aide apportée par la France lors de la guerre de Crimée donnait lieu à une commémoration officielle à Constantinople en présence de l’ambassadeur ou de ses collaborateurs (ici : Auguste Boppe, conseiller de l’ambassade, saluant le représentant du sultan ; Marcel Cuinet, interprète, Vernoux, autre membre de l’ambassade).

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, H1b Levant 1.)

« La plus redoutable flotte qu’on ait jamais vue depuis des siècles voguera sur les rives de la Crimée pour en vomir, à la barbe des Russes, 60.000 hommes et 130 pièces de canon.... Le sort en est jeté, mes ordres sont donnés, j’enfonce Agamemnon et mon siège ne durera pas aussi longtemps que celui de Troie. J’ai quelques Achille, pas mal d’Ajax et plus encore de Patrocle, tout ira bien .... ».

C’est en héros antique que se rêve le maréchal de Saint Arnaud, ministre de la Guerre, commandant en chef de l’Armée d’Orient, dans une lettre écrite à son frère, peu avant de quitter le port de Varna (septembre 1854). Napoléon III et son alliée Victoria ont déclaré la guerre à Nicolas Ier le 27 mars précédent, volant au secours de la Turquie, en guerre ouverte depuis l’invasion des principautés roumaines et la destruction de sa flotte à Sinope (30 novembre 1853). La Crimée est le bastion le plus avancé de la puissance russe en mer Noire, Sébastopol un arsenal maritime fortifié et une place stratégique essentielle.


Conseil de guerre

Le conseil de guerre. Lithographie de Marie-Alexandre Alophe. Paris, janvier 1856. 


La guerre de Crimée a offert à la propagande impériale l’occasion de glorifier un Napoléon III chef de guerre, digne héritier de Napoléon Ier. L’empereur, qui avait envisagé un temps de partir en Crimée, apparaît ici comme le commandant en chef des dernières opérations, entouré des états-majors français et alliés. La représentation de ce conseil de guerre emprunte beaucoup à la composition classique du congrès de paix, accréditant l’image d’un Empereur apôtre de la paix.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique.)

L’opinion suit dans la presse populaire les exploits des zouaves et des turcos, le lecteur de l’Illustration découvre, sous le crayon de Moraine, les détails de l’épopée. Mais le choléra emporte Saint Arnaud dès le 29 septembre 1854 et les alliés ne viendront à bout de Sébastopol qu’après une année de combats très meurtriers et la prise du fort de Malakoff par Mac Mahon.

Au matin du 9 septembre 1855, alors que des navires flambent dans la baie, un nuage de poussière jaune recouvre la ville détruite. La France, qui a supporté la majeure partie du coût de la guerre et en a recueilli un surcroît de prestige, sera bientôt choisie comme cadre du congrès de la Paix


Soirée diplomatique.

Album de caricatures par Auguste Louvrier de Lajolais.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Bibliothèque, Rés. C 6.)

 

L’Europe à Paris : le congrès de la Paix

Le congrès de Paris, 1856

Le Congrès de Paris, 1856. Edouard DUBUFE. Huile sur toile.

(Musée national du château de Versailles)


Dans une composition très maîtrisée, l’auteur, portraitiste alors en vogue, rend sensibles les alliances et rôles respectifs des diverses puissances réunies pour signer la paix. Au premier plan, les protagonistes essentiels du conflit : le comte Orloff, pour la Russie, qui se détourne encore, face à Walewski et à Lord Clarendon, qui semblent inviter du regard leur allié ottoman à la table des négociations. Cavour, l’artisan de l’unité italienne, regarde la scène en simple spectateur, debout près de Lord Cowley qui s’interpose comme pour le protéger de l’Autriche représentée par Buol.

25 février 1856, 12 heures. Les plénipotentiaires se fraient un chemin à travers la foule massée sur leur passage depuis le pont de la Concorde, jusqu’au palais d’Orsay où ils gagnent le salon dit des Ambassadeurs ou salon d’attente des ministres étrangers.

En simple « négligé du matin » et sans trop de protocole, ils prennent place à la table des négociations, sous les regards de Napoléon III et de l’impératrice dont les portraits décorent les murs de satin cramoisi. Ministres et ambassadeurs délégués par l’Autriche, la Grande Bretagne, le Piémont-Sardaigne, la Russie et la Turquie (la Prusse ne rejoindra la conférence qu’ultérieurement) entourent Alexandre Colonna Walewski, fils naturel de Napoléon Ier et de Marie Walewska, ministre des Affaires étrangères depuis mai 1855, qui préside les débats, assisté du baron de Bourqueney, ambassadeur à Vienne. Benedetti, directeur des Affaires politiques, fait office de secrétaire, consignant les décisions prises en séances dans des protocoles signés, reproduits par décalque sur place pour éviter toute divulgation du secret des discussions.



Quay d’Orsay, J.Lacornée, 1844


De gauche à droite : comte Cavour, marquis de Villamarina, comte de Hatzfeldt, Benedetti, Mohammed Djemil Pacha, baron de Brunnow, baron de Manteuffel, comte de Buol, baron de Hübner, Aali Pacha, comte de Clarendon, comte Walewski, comte Orloff, baron de Bourqueney, lord Cowley. Photographes attitrés de la famille impériale, Pierson (1822-1913) et Mayer (1822-1895) ont réalisé plusieurs portraits de l’Empereur. Entre 1855 et 1862, leur luxueux atelier du 5 Bd des Capucines était très en vogue.

Les plénipotentiaires au congrès de Paris, 1856. Photographie Mayer Pierson, Paris.

Cette photographie de groupe est sans doute une commande officielle, tirée sur papier salé légèrement retouché à l’aquarelle.

(Paris, Archives du Ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, A003149.)

Le soir de la première séance, place à la fête : le salon des Ambassadeurs est investi par la fine fleur du monde de la politique, des arts et lettres et du spectacle. On examine avec curiosité crayons et papiers abandonnés sur la table, avant de passer au salon des concerts - actuel salon de l’Horloge - écouter des airs d’opéra.

Conforté par l’annonce, le 16 mars, de la naissance du Prince impérial, d’heureux augure pour la dynastie, le congrès poursuit ses travaux jusqu’à la signature du traité de paix, le 30 mars 1856 et à la déclaration finale du 16 avril sur le droit maritime.

 

Napoléon III et l’esquisse d’une nouvelle Europe

La paix est signée le 30 mars 1856. « C’est une grande et heureuse affaire accomplie, l’Europe va entrer dans une ère nouvelle » (comte de Viel-Castel) et la France, après quarante ans d’effacement, retrouve sa place en Europe. Le soir même, sur les boulevards illuminés et pavoisés, toute la population parisienne s’écrie dans un même souffle : Vive l’Empereur et vive la paix !

Traité de paix. Paris, 30 mars 1856. 

Original en français.- Cahier papier de 40 pages.- 14 cachets de cire rouge sur ruban.



Le traité proclame l’intégrité de l’Empire ottoman, admis désormais à participer aux avantages du droit public et du concert européen, et met en place des dispositions relatives à la neutralisation de la mer Noire et au statut des détroits du Bosphore et des Dardanelles. Constantinople semble désormais à l’abri et le lac russe devient une mer commerciale dédiée à des activités pacifiques. Cependant, en plaçant sous la garantie collective des puissances l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie, qui formeront par la suite la Roumanie, et de la Serbie, encore vassales de la Porte, le traité porte en germe leur indépendance, acquise plus tard, au congrès de Berlin (1878).

Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Traités, Multilatéraux, 18560010.

 

 

 


Traité de Paix de Paris

Le traité proclame l’intégrité de l’Empire ottoman, admis désormais à participer aux avantages du droit public et du concert européen, et met en place des dispositions relatives à la neutralisation de la Mer Noire et au statut des détroits du Bosphore et des Dardanelles. Constantinople semble désormais à l’abri et le lac russe devient une mer commerciale dédiée à des activités pacifiques.

Grenadiers de la garde

Au lendemain de la bataille de Solferino. Bivouac des grenadiers de la garde. 26 juin 1859.

Journal de campagne de Charles Robert.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et Documents Italie 46bis.)

Cependant, en plaçant sous la garantie collective des puissances l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie, qui formeront par la suite la Roumanie, et de la Serbie, encore vassales de la Porte, le traité porte en germe leur indépendance, acquise plus tard, au congrès de Berlin (1878).

Non contents d’avoir ramené la paix, les diplomates ont aussi abordé la situation générale de l’Europe occidentale. Lors de la séance du 8 avril 1856, , Walewski donne la parole à l’artisan de l’unité italienne, le ministre Cavour, qui dénonce l’occupation autrichienne dans la péninsule. Ainsi se trouve admis, pour la première fois sur la scène internationale, le principe du respect des nationalités, cher à Napoléon III.

Le duc de Morny (1811-1865). Lithographie d’Audibran, s.d.


Une fois la paix signée, Napoléon III choisit, pour représenter la France à Saint-Pétersbourg, son demi-frère, le comte de Morny, président du Corps législatif et grand personnage de la vie mondaine et des affaires. Russophile convaincu, il apparaît comme le plus capable de mettre en œuvre le grand projet d’alliance franco-russe.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, C 89.)

En la matière, l’Empereur a innové, dépassant largement les idées suggérées par son oncle dans le Mémorial de Saint Hélène. Loin d’un ethnicisme débridé (G-H. Soutou), il prône l’indépendance de grandes nationalités définies par une géographie, une histoire et des intérêts communs, premier pas vers la réalisation d’une Europe confédérale pacifiée et démocratique. C’est bien l’abolition de l’ordre mis en place au congrès de Vienne (1815) sur les décombres du 1er Empire que Napoléon III appelle de ses voeux, mais dans le cadre traditionnel du concert européen, cette concertation permanente entre puissances instaurée en 1815.

Dorobantz et paysannes valaques

Voyage dans la russie méridionale et la Crimée, par la Hongrie, La Valachie et la Moldavie.

Un dorobantz (gendarme) et des paysannes valaques - Paris éd. Ernest Bourdin, 1854.

(Archives du ministère des Affaires étrangères, bibliothèque, 241 F3.)



Les divisions de l’opinion, les pressions de son entourage vont cependant l’empêcher de maintenir le cap de sa politique. Successivement, il perd la confiance de ceux qu’il avait soutenus (Italie, Prusse), sans arriver à rallier ceux qu’il avait mécontentés (Autriche) et s’aliène de nouveau la Russie par la faveur qu’il accorde au soulèvement polonais. En 1867, l’image d’Epinal célèbre à nouveau Napoléon III accueillant en grande pompe les souverains étrangers comme Victoria en 1855. Apothéose en trompe l’œil, propagande trompeuse : de plus en plus isolée diplomatiquement, la France voit alors se profiler la menace d’un nouveau conflit.

L’album de Charles Robert.


La France déclare la guerre à l’Autriche le 3 mai 1859. Napoléon III quitte Saint-Cloud le 10 mai et arrive à Gênes le 12. Charles Robert, maître des requêtes au conseil d’Etat, l’accompagne. Chargé de la correspondance diplomatique de Napoléon III, il suit le conflit au jour le jour. Et quand il en a le temps, il dessine. Il croque sur le vif Napoléon III discutant avec ses soldats et met en scène, souvent de façon facétieuse, les officiers ou les hommes de troupe dans leurs activités quotidiennes. Il se montre aussi, entouré de pages griffonnées, aux côtés de Napoléon III et du comte Walewski. A son retour, il reconstitue le conflit dans un album de 187 planches de dessins, extraits de presse, lithographies et documents divers.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et Documents Italie 46bis.)

 

mercredi 13 août 2025

L'histoire des domaines nationaux dans l'île de Sainte-Hélène (Océan atlantique sud) #02

Quarante et un ans après la mort de Napoléon à Sainte-Hélène, la France n’était toujours pas propriétaire des lieux où l’Empereur avait vécu et reposé. Longwood House servait d’entrepôt agricole, la vallée du Tombeau se visitait contre trois shillings, et le souvenir impérial s’effaçait sous la poussière.

En 1856, Napoléon III engagea une négociation diplomatique délicate avec Londres pour racheter ces lieux chargés d’histoire. Voici comment Longwood et le Tombeau devinrent des domaines nationaux français à l’étranger.





L’acquisition de Longwood et du Tombeau – 1856

Nous sommes en 1856, quarante et un ans après la mort de Napoléon à Sainte-Hélène.
La mémoire de l’Empereur hante encore l’île, et plus particulièrement deux lieux emblématiques : la maison de Longwood, où il vécut ses six dernières années, et le vallon isolé où il fut inhumé en 1821.

Après la mort de Napoléon, Longwood House redevint la propriété de la dernière Compagnie des Indes britannique, avant d’être transférée à la Couronne. Celle-ci la loua à un fermier qui en fit un usage agricole : le salon de l’Empereur servait à loger une batteuse, et sa chambre… à abriter des moutons. 



1840 - Stack - View in the island 


La vallée du Tombeau, alors aux mains d’un particulier, devint l’objet d’un commerce aussi lucratif que scandaleux : les visiteurs devaient payer trois shillings pour voir la pierre tombale.



Depuis l’exhumation de 1840 et le retour triomphal de la dépouille à Paris, la tombe de Napoléon est vide. Mais le site reste un lieu de pèlerinage pour les Français qui affrontent la longue traversée jusqu’à Sainte-Hélène. Ni la maison ni le tombeau ne sont alors la propriété de la France : ils appartiennent toujours au gouvernement britannique, qui les entretient de manière sommaire.

Des officiers de la Marine française rapportèrent cette situation à Napoléon III. Le neveu du défunt, décidé à y remédier, engagea dès 1854 des négociations avec Londres. Les discussions portèrent sur la cession des deux sites à la France, non comme territoire colonial, mais comme propriétés privées de l’État français, protégées par un statut particulier.

Illustration du livre du Capitaine Masselin qui a restauré Longwood en 1860

La vallée du Tombeau fut achetée pour 1 600 livres — un prix jugé élevé, mais qu’il fallut accepter car le célèbre Barnum figurait parmi les acheteurs potentiels. Longwood House, louée jusqu’en 1873, fut quant à elle cédée pour 3 500 livres, somme que le gouverneur jugeait exorbitante mais que la France dut payer. S’y ajouta un capital de 2 000 livres, destiné à compenser les pertes de la colonie, portant le total à 7 100 livres, versés au Trésor britannique par l’intermédiaire de la banque Rothschild.

La reine Victoria, en Conseil privé, consentit alors à renoncer aux droits de la Couronne sur ces propriétés, transférées à « Napoléon III, neveu de Sa Majesté le défunt Empereur Napoléon Ier ».


Le 8 septembre 1856, l’accord fut scellé : la Maison de Longwood, son jardin et la vallée du Tombeau passèrent officiellement dans le patrimoine de la France. Les documents de la transaction — plans, descriptions, relevés cadastraux — furent soigneusement annexés à l’acte. Ce sont ces mêmes documents que je vous présente aujourd’hui, témoins silencieux d’un moment diplomatique discret mais hautement symbolique.

En mai 1858, le chef d’escadron Rougemont, vétéran de Waterloo et commandant des résidences impériales, prit possession des lieux au nom de la France. Depuis ce jour, un représentant de la France réside en permanence à Sainte-Hélène.

Public Notice – « Put up to let… » - Annonce publique de la mise en location des domaines de Longwood – L’ensemble des domaines de Longwood, qui incluait Longwood New-House, a fait l’objet d’une mise en location pour exploitation agricole. La résidence de Napoléon était devenue, pour reprendre les termes de l’avis public, « bâtiments de ferme » 


Tombe par HA Turner vers 1840 (aquarelle) - Coll. Domaines nationaux, don J-P. Mayeux

Longwood retrouva peu à peu son caractère de résidence impériale, et le Tombeau, bien que vide, demeura un lieu de mémoire, où l’histoire et l’émotion se mêlent dans le murmure du vent et le parfum des géraniums.



Un avis anglais

« La transaction par laquelle un gouvernement étranger entra en possession d’une propriété foncière perpétuelle et libre dans une colonie britannique est intéressante pour ceux qui connaissent les lois interdisant l’aliénation de terrains à des ressortissants étrangers.

Le terrain où se situe Longwood House appartenait au gouvernement, tandis que celui où était enterré l’empereur était un terrain « libre » transformé en propriété foncière perpétuelle et libre en vertu d’une proclamation de 1843.

La tombe, en 1821, appartenait à un certain M. Torbett, et, au terme de négociations avec celui-ci, la Compagnie des Indes orientales britannique avait acquis « l’usage et l’accès libres vers et depuis la tombe », tant que le corps y reposerait. La somme versée en échange s’élevait au total à 1200 livres. Des années plus tard, Torbett hypothéqua la propriété, avec d’autres biens lui appartenant, au bénéfice des frères J.J. et S.F. Pritchard, pour la somme de 2700 livres. Il mourut insolvable ; les administrateurs de la succession étant dans l’incapacité de rembourser l’hypothèque, les biens hypothéqués furent saisis et la tombe devint donc propriété des frères Pritchard.

Après l’exhumation, la famille Pritchard garda un œil sur l’affaire. Des annonces pour la vente de la tombe et de la première maison de Bertrand parurent fréquemment dans les journaux locaux ; les officiers d’une frégate française firent une fois des offres en leur nom et au nom du gouvernement français pour l’achat de la propriété. Les deux frères furent même en pourparlers avec le célèbre M. Barnum. Ces offres furent signalées au Bureau colonial, qui informa le gouverneur que la cession du terrain à un sujet étranger sous forme de propriété perpétuelle et libre était illégale. 

La situation de Longwood était similaire.

En 1850, l'ingénieux Isaac Moss obtint un bail de 14 ans pour la propriété et tout porte à croire que cela lui permit de chasser l'occupant des lieux, le Capitaine Mason. Isaac Moss s'embarquait ainsi dans une véritable spéculation.

En 1852, la propagande sur le statut de Longwood House était lancée dans la presse de Sainte-Hélène et en 1855, un pamphlet fut publié qui fut même diffusé en France.

Avec l'arrivée au pouvoir de Napoléon III, la restauration de Longwood House devint uniquement une question de temps et en 1856 les négociations furent ouvertes. Il fut alors proposé au gouvernement d'acquérir la tombe pour la céder ensuite avec Longwood House à l'Empereur français. Les conseillers de la Couronne furent consultés sur les aspects juridiques de l'affaire. Selon Cockburn et Westbury, Sainte-Hélène ayant été un territoire « occupé » et non « cédé », les premiers habitants apportèrent avec eux les lois anglaises alors existantes et applicables, parmi lesquelles une loi interdisant aux étrangers de posséder un terrain. Que cela soit le cas ou non, cela avait peu d'importance ; la loi interdisant aux étrangers de détenir un terrain et la loi de Mortmain sur la propriété ayant été introduites, les autorités locales étaient habilitées à modifier leurs lois en vertu du Government of India Act de 1833. Il aurait donc été légal pour les autorités de Sainte-Hélène, sous la direction du gouvernement de Sa Majesté, de voter un règlement visant à céder ces terres à l'Empereur des Français. Mais le président de la Cour de Sainte-Hélène n'était pas de cet avis. Il considéra la cession illégale et contraire au droit public anglais. Cependant, les seuls remerciements qu'il reçut pour sa peine concernaient l'expression « sans réserve » de son point de vue. Les actes de cession furent dûment dressés et l'ordonnance nécessaire fut promulguée.

Le transfert fut confirmé en temps utile par un Ordre de la Reine au Conseil, signé étrangement par William Bathurst, et qui constitue l'unique ordonnance présente dans le Code de Sainte-Hélène, exception faite de celle abrogeant les Ordres au Conseil mentionnée précédemment. Localement, cette mesure fut impopulaire[1]. »



[1] R. Kitching, Premier Secrétaire du Gouvernement – texte traduit par Michel Dancoisne-Martineau, inédit.




L'histoire des domaines nationaux dans l'île de Sainte-Hélène (Océan atlantique sud) #01





Il y a quelques jours, un lecteur m’a écrit pour me demander s’il existait des plans et cartes des domaines nationaux français sur l’île de Sainte-Hélène.


Oui, ils existent bel et bien.

Pour la Maison de Longwood et le Tombeau de Napoléon, j’ai ressorti les copies des documents originaux, soigneusement annexés à l’acte de proposition de vente établi en 1856.


Le domaine de la Tombe nommé alors "le Val Napoléon"

   


Puis la Maison de Longwood : 

 

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Pour le Pavillon des Briars, voici la copie du plan cadastral qui accompagnait le dernier transfert de propriété. Celui-ci fut le fruit de deux dons privés offerts à la République française : le premier, en 1957, par Dame Mabel Brooks ; le second, en 2008, par moi-même. les deux propriétés sont indiquées par les contours en rouge.


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Mais ces plans, s’ils sont précieux, ne prennent vraiment sens que replacés dans leur contexte. Il faut remonter le fil du temps, comprendre leurs origines, les circonstances de leur élaboration, et suivre leur histoire jusqu’à aujourd’hui.

C’est pourquoi, à l’occasion de cette question, je vous propose une série d’articles retraçant pas à pas l’histoire de ces lieux, telle qu’elle se lit à travers leurs cartes et leurs plans.

Commençons par le début, avec un rappel historique qui nous replongera au XIXᵉ siècle, au moment où la France acquit les deux premiers sites napoléoniens de l’île : la Maison de Longwood et le Tombeau de l’Empereur. ... (à suivre)