Portrait par George Francis Joseph, 1817. National Portrait Gallery, Londres. |
Sir Thomas Stamford Bingley Raffles (1781-1826)
En mai 1816, un navire venu de Batavia jeta l’ancre au large de Sainte-Hélène. Parmi ses passagers se trouvait Stamford Raffles, administrateur britannique au service de la Compagnie des Indes orientales, déjà marqué par l’expérience coloniale et promis à d’autres entreprises lointaines. Il regagnait l’Angleterre. L’île ne devait être qu’une escale. Elle devint une rencontre.
Le 19 mai, Raffles obtint l’autorisation de se rendre à Longwood.
Il faut imaginer ce moment : la route qui monte, les brumes, l’herbe battue par le vent, et cette maison posée comme une halte au bout du monde. Depuis des mois, des années, Sainte-Hélène voyait défiler des silhouettes venues de l’Inde ou du Cap, toutes animées du même désir : voir Napoléon. Souvent, l’espoir s’éteignait aux portes de Longwood. On raconte qu’une comtesse, arrivée avec une flotte d’Inde, quitta l’île sans avoir obtenu audience. L’Empereur avait refusé l’invitation que lui adressait le gouverneur.
Raffles, lui, fut reçu.
William Warden, chirurgien du Northumberland, évoque la scène. La curiosité de Raffles était ardente, presque impatiente. Malgré la fatigue et les indispositions que l’on prêtait à Napoléon, une heure fut fixée. L’entretien eut lieu. Le visiteur se déclara honoré de l’accueil.
Et pourtant, ce qu’il emporta ne fut pas admiration, mais trouble.
Dans ses notes, Raffles décrit un homme d’une intelligence redoutable, tendu vers la domination, entièrement voué à lui-même. Il y voit moins le héros déchu qu’une volonté capturée, intacte dans son énergie mais privée d’horizon. « Tout esprit et point de cœur », écrit-il en substance. Une force contenue, comme un animal pris au piège, non apprivoisé.
Un autre témoignage rapporte une scène brève et presque sèche. Napoléon, se retournant vivement, ôtant son chapeau pour le placer sous son bras. Les questions posées avec rapidité : nom, pays, années en Inde, campagne de Java. À peine une réponse esquissée qu’une autre interrogation suivait. Puis un léger signe de tête. L’audience était close. L’Empereur reprenait sa marche. Les visiteurs s’éloignaient.
Il reste de cette rencontre quelque chose d’inachevé.
Deux empires s’y frôlent sans se comprendre : l’un continental, désormais réduit à une île ; l’autre maritime, en pleine expansion vers l’Orient. L’Empereur déchu et le futur fondateur de Singapour se croisent dans le vent de Longwood, à l’heure où le soleil décline sur les bruyères.
Sainte-Hélène, une fois encore, n’est ni centre ni périphérie.
Elle est ce lieu suspendu où les destinées passent, se toisent, et s’éloignent.
Au crépuscule, il ne reste que la lumière basse sur les collines et le souvenir d’un dialogue trop bref pour être décisif, trop chargé d’histoire pour être insignifiant.