Fernando de Noronha, l’autre île du Songe Atlantique
Un très grand merci à Henry Gazay pour ces superbes photographies qu'il a prises en 2024 après son escale de Sainte-Hélène
© Henry Gazay, 2024
En se plongeant dans les Papier du gouverneur Hudson
Lone, un nom apparait régulièrement : Fernando de Noronha. Dans ces années
qui vont de 1816 à 1821, l’archipel n'est pas encore cette colonie
pénitentiaire pleinement organisée qu'elle deviendra plus tard, sous l'Empire
brésilien, quand le siècle aura mûri ses institutions carcérales. Elle existe
bien comme lieu d'isolement, de relégation, parfois de détention informelle,
mais elle ne constitue pas encore une « base structurée » de conspirateurs
napoléoniens comparable à ce que fut Sainte-Hélène pour l'Empereur lui-même. Et
pourtant, quelque chose s'y joue — quelque chose d'imperceptible et de profond,
comme ces courants marins qui travaillent les abysses sans troubler la surface.
Il est des îles qui semblent n'exister que pour servir de
bornes à l'imagination des hommes. Sainte-Hélène en est une, dressée dans
l'Atlantique comme un point final à toutes les ambitions terrestres. Fernando
de Noronha en est une autre, mais d'une nature différente — moins définitive,
plus ouverte aux possibles. Entre ces deux rochers perdus, à des milliers de
milles l'un de l'autre, il n'y eut jamais de route tracée, ni de correspondance
officielle, ni même de relation constante. Et pourtant, dans l'ombre mouvante
des années de l’exil, une ligne invisible les relie, faite de projets,
d'espérances, d'intrigues à peine murmurées : celle des rêves d'évasion de
Napoléon.
Sainte-Hélène, nous le savons, fut choisie pour ce
qu'elle est : non pas seulement une île, mais une négation de toute échappée.
Située « entre Afrique et Amérique »,
isolée par des milliers de kilomètres d'océan, elle fut pensée comme une prison
naturelle, un verrou géographique autant qu'un dispositif politique. À peine
Napoléon y eut-il posé le pied que l'île tout entière fut placée sous séquestre
: couvre-feu, interdiction des correspondances, contrôle des navires, expulsion
des étrangers. L'espace même se referma, comme si la géographie obéissait
soudain à la volonté des hommes, comme si les éléments eux-mêmes s'étaient
faits complices de cette captivité absolue.
Mais cette volonté, si rigoureuse fût-elle, ne pouvait
abolir l'imagination. Et c'est là que, dans ce théâtre fermé, surgit l'ombre
lointaine du Brésil — non pas comme une réalité immédiate, mais comme une
possibilité, un horizon où l'esprit peut encore se projeter quand toutes les
autres issues sont condamnées.
Car au même moment, sur l'autre rive de l'Atlantique, les
provinces du Nordeste brésilien vibraient d'une agitation politique d'une
nature singulièrement proche de celle qui, en Europe, avait porté Napoléon au
sommet. La Révolution pernambucaine de 1817, puis la Confédération de
l'Équateur en 1824, portaient en elles les mêmes ferments : autonomie,
fédéralisme, défi lancé à l'ordre établi. Au cœur de ces mouvements se tenait
la figure ardente de Frei Caneca, prêtre, intellectuel, militant, dont les
écrits et les sermons diffusaient une pensée politique nourrie des révolutions
atlantiques — cette grande circulation d'idées qui, depuis la fin du
dix-huitième siècle, transformait les deux rives de l'océan.
Il serait naïf de croire que ces mouvements ignoraient la
présence de Napoléon à Sainte-Hélène. L'Atlantique, déjà, n'était plus un mur
mais un espace traversé de nouvelles, de rumeurs, de correspondances
clandestines. Les idées circulaient avec les navires, les marchandises et les
hommes, tissant entre les continents un réseau invisible mais réel. Et dans cet
espace, l'archipel de Fernando de Noronha occupait une place particulière —
celle d'un relais, d'un point d'appui, d'une escale possible dans cette géographie
secrète des évasions rêvées.
Fernando de Noronha n'était pas, comme Sainte-Hélène, une
prison universelle ; mais il était déjà un lieu de relégation, un point d'appui
avancé dans l'Atlantique occidental, surveillé mais non inaccessible. Situé au
large du Pernambouc, il se trouvait à la jonction de routes maritimes reliant
l'Europe, l'Afrique et les Amériques. Il constituait, en quelque sorte, une île
intermédiaire : moins close que Sainte-Hélène, mais assez isolée pour servir de
refuge ou de relais à ceux qui rêvaient d'autres destins.
C'est dans cet entre-deux que naquirent plusieurs projets
— souvent mal documentés, parfois volontairement dissimulés — visant à arracher
Napoléon à sa captivité. Leur principe était d'une simplicité qui touchait au
génie : briser l'isolement absolu de Sainte-Hélène en le remplaçant par un
isolement relatif, celui d'une île comme Fernando de Noronha, d'où une fuite
vers le continent sud-américain deviendrait concevable. Ces projets ne furent
jamais pleinement réalisés, mais leur existence même est révélatrice d'une
vérité que les geôliers britanniques avaient pressentie sans pouvoir totalement
la conjurer : aucune île n'est assez lointaine pour abolir les réseaux humains.
À Sainte-Hélène, malgré la surveillance, des
correspondances clandestines circulaient déjà, confiées à des intermédiaires
obscurs, marins, commerçants, agents discrets — ces figures secondaires qui
forment la trame invisible de l'histoire. L'affaire des lettres confiées à des
messagers improvisés, qui valut à Las Cases son expulsion, en est un exemple
éclatant. Or, ces mêmes circuits pouvaient, en théorie, être étendus jusqu'au
Brésil, transformant l'océan en un vaste réseau de complicités possibles.
Il faut imaginer ce que représentait alors Fernando de
Noronha dans l'esprit de ces conspirateurs. Non pas une destination finale,
mais un seuil — une première fissure dans la muraille océanique. De là, le
continent américain offrait des perspectives infiniment plus favorables : des
territoires en agitation, des élites divisées, des ports ouverts, des
complicités possibles. Le souvenir de l'Amérique espagnole en révolution, celui
des États-Unis encore proches de leur indépendance, donnaient à ces projets une
plausibilité que l'Europe, épuisée et surveillée, n'offrait plus.
Napoléon lui-même, avant de se rendre aux Anglais, avait
songé à rejoindre l'Amérique. Ce rêve, interrompu à Rochefort, ne disparut
jamais tout à fait. À Sainte-Hélène, il survécut sous forme d'hypothèses, de
conversations, de projets esquissés puis abandonnés — comme ces cartes qu'on
déplie sans croire vraiment qu'elles conduiront quelque part, mais qu'on
contemple encore parce qu'elles portent en elles la promesse d'un ailleurs.
Ce qui frappe, avec le recul, ce n'est pas tant l'échec
de ces tentatives que leur nature profondément littéraire. Elles appartiennent
à cette zone incertaine où l'histoire se mêle à la possibilité, où les faits se
transforment en récits, où la réalité devient matière à rêverie. Sainte-Hélène,
en effet, n'était pas seulement une prison ; elle était un lieu où la réalité
se transforme en récit, où tout devient hypothèse, interprétation,
reconstruction. Les projets d'évasion vers Fernando de Noronha relèvent de
cette même logique : ils sont moins des faits accomplis que des potentialités
historiques, des lignes de fuite qui n'ont jamais trouvé leur accomplissement
mais qui continuent de hanter l'imagination.
Et pourtant, leur simple existence suffit à modifier
notre regard sur l'exil napoléonien. Elle révèle que cet exil ne fut jamais
totalement clos, jamais définitivement scellé. Derrière l'apparente immobilité
de Longwood, derrière les brumes et les vents du plateau, subsistait une
tension vers l'ailleurs — non pas vers l'Europe, trop surveillée, mais vers cet
autre Atlantique, plus fluide, plus incertain, où des hommes comme Frei Caneca
tentaient de redessiner l'ordre du monde.
Entre Sainte-Hélène et Fernando de Noronha, il n'y eut
pas de route tracée, mais une aspiration commune : celle de briser
l'enfermement, qu'il fût politique ou géographique. Ainsi se dessine, à travers
ces deux îles, une géographie secrète — d'un côté, le rocher de l'exil absolu,
où tout est contrôlé, mesuré, interdit ; de l'autre, l'archipel des possibles,
encore ouvert aux vents de l'histoire. Entre les deux, l'océan — non plus
barrière, mais espace de projection, territoire de l'imaginaire où les impossibles
deviennent pensables.
Et peut-être est-ce là, finalement, l'essentiel :
Napoléon ne s'évada jamais de Sainte-Hélène. Mais son exil, lui, ne cessa
jamais de chercher une issue, de rêver d'autres géographies, d'autres destins
possibles.
Après la Révolution pernambucaine de 1817, brutalement
réprimée par les forces royales, nombre d'hommes compromis dans le mouvement
furent emprisonnés, dispersés, exilés vers des lieux isolés du littoral. Les
archives brésiliennes mentionnent des déportations vers des espaces de
relégation, dont Fernando de Noronha, utilisé ponctuellement pour éléments
jugés dangereux par l'ordre établi. Ces hommes ne sont pas des « pirates » au
sens romantique du terme, mais plutôt des vaincus : militaires défaits, intellectuels
suspects, prêtres engagés, négociants compromis — toute une génération brisée
par l'échec de leurs espérances révolutionnaires.
Parmi eux, l'ombre de Frei Caneca plane, même s'il ne fut
pas lui-même envoyé à Noronha. Il incarne ce milieu d'hommes instruits,
politisés, nourris de lectures européennes, capables de penser l'Atlantique
comme un espace unifié où les idées circulent librement par-delà les frontières
nationales. Or c'est précisément ce type d'hommes que l'on retrouve, disséminé,
brisé, après mil huit cent dix-sept — ces esprits formés aux grandes questions
de leur temps, soudain réduits au silence de l'exil.
Dans ces années-là, l'Atlantique Sud n'est pas le désert
maritime qu'on pourrait imaginer. Il est parcouru de navires marchands, de
bâtiments militaires, mais aussi de routes parallèles, discrètes, où circulent
informations, lettres, fonds — et parfois projets d'une nature plus
aventureuse. Sainte-Hélène, de son côté, est placée sous un régime de
surveillance quasi absolu : couvre-feu, interdiction des correspondances,
contrôle des embarcations, isolement systématique des Français. Mais comme
toute forteresse parfaite, elle engendre immédiatement son contraire : le désir
d'en sortir, l'obsession de l'évasion, la recherche perpétuelle d'une faille
dans le système.
Des projets d'évasion — anglais, américains, français —
furent effectivement envisagés, nourris par cette conviction que nulle prison
n'est absolument étanche. Certains passaient par l'Atlantique Nord, d'autres
par des routes plus inattendues, dont le Brésil faisait partie. Les ports de
Recife, Salvador, Rio de Janeiro étaient connus, fréquentés, parfois perméables
aux influences extérieures. Dans ce réseau, Fernando de Noronha apparaît moins
comme une base organisée que comme un point d'appui possible : un lieu discret,
éloigné, susceptible d'abriter une escale, une préparation, une attente.
Mais y eut-il réellement, comme le pensait sir Hudson
Lowe entre 1817 et 1820, une concentration d'anciens soldats napoléoniens
enfermés là, rêvant de délivrer leur maître ? Ici, l'histoire se dérobe, comme
elle se dérobe souvent quand on l'interroge sur ses zones d'ombre. Aucune
source solide ne permet d'affirmer l'existence d'un groupe structuré de
vétérans napoléoniens détenus à Fernando de Noronha dans ce but précis. Les
archives connues — qu'elles soient britanniques, françaises ou brésiliennes —
n'attestent pas une telle organisation. Les anciens soldats de l'Empire, lorsqu'ils
furent exilés, se retrouvèrent plutôt en Europe, aux États-Unis, ou dans les
colonies espagnoles en révolution.
En revanche, ce qui est avéré, c'est la présence, dans le
Nordeste brésilien, d'un climat politique et intellectuel propice aux
projections napoléoniennes. Napoléon n'y était pas seulement un homme : il
était une idée, un symbole de rupture, parfois même un recours imaginaire
contre l'ordre établi. Dans cette région où fermentaient les idées
révolutionnaires, où l'on rêvait d'autonomie et de fédéralisme, la figure de
l'Empereur captif pouvait aisément devenir un centre de cristallisation pour
toutes les frustrations, tous les espoirs déçus.
C'est ici que l'intuition du gouverneur britannique
retrouve toute sa force et sa pertinence historique. Car il est tout à fait
plausible — et historiquement cohérent — que des hommes relégués à Fernando de
Noronha, nourris de récits venus d'Europe, aient entretenu des rêves d'évasion
de Napoléon. Non pas comme un plan opérationnel précis, avec ses étapes et ses
moyens, mais comme une chimère active, une idée fixe, un horizon vers lequel
l'esprit peut se tourner quand la réalité immédiate devient insupportable.
Dans ces îles de relégation, où l'ennui se mêle à la
rancœur, où les nouvelles arrivent déformées et tardives, les esprits
travaillent autrement. On imagine, on reconstruit, on projette. L'Empereur
devient alors moins un prisonnier qu'un centre de gravité invisible, un pôle
magnétique vers lequel convergent toutes les nostalgies et toutes les
espérances. Il faut se souvenir que l'exil napoléonien est immédiatement devenu
une affaire mondiale, que la presse, les pamphlets, les récits de voyageurs ont
diffusé son image jusque dans les ports les plus éloignés. L'Atlantique Sud,
loin d'être périphérique, était intégré à cette circulation planétaire de
l'information et du mythe.
Dans ce contexte, Fernando de Noronha pouvait apparaître
comme l'antichambre d'un possible : assez proche du continent pour nourrir
l'espoir, assez éloignée pour permettre la conspiration. Entre rêve et réalité,
entre projet et chimère, ces îles occupaient une position unique dans la
géographie mentale de l'époque.
Ainsi, si l'on s'en tient à la rigueur historique, il
faut dire ceci : Non, Fernando de Noronha ne fut pas, entre 1817 et 1821, une
base avérée de conspirateurs napoléoniens organisant un enlèvement de
l'Empereur. Mais oui, elle fut un lieu où pouvaient se rencontrer des hommes
brisés par les répressions atlantiques, porteurs d'idées révolutionnaires, et
où l'image de Napoléon — captif au milieu de l'océan — pouvait nourrir des
projets, des fantasmes, des conversations sans lendemain mais chargées de toute
la passion des vaincus.
Et peut-être est-ce plus intéressant encore que la
réalité d'une conspiration avérée. Car ces projets inaboutis, ces rêves sans
exécution, appartiennent à une autre histoire : celle des possibles non
réalisés, celle des chemins qui ne furent pas pris mais qui continuent de
hanter l'imagination. Ils disent moins ce qui fut que ce qui aurait pu être,
moins les faits accomplis que les virtualités de l'histoire.
Entre Sainte-Hélène et Fernando de Noronha, il n'y eut
pas de conspiration victorieuse, pas d'évasion réussie, pas de renversement
spectaculaire du destin. Mais il y eut, sans doute, des nuits entières passées
à en imaginer une — des veillées où l'impossible devenait possible, où
l'Empereur captif redevenait l'aigle aux ailes déployées, prêt à s'envoler vers
de nouveaux destins.
Et dans ces rêveries nocturnes, dans ces projets avortés,
dans ces espérances déçues, se dessine peut-être une vérité plus profonde sur
la nature de l'exil et sur la puissance de l'imagination humaine face à
l'enfermement. Car si Napoléon ne quitta jamais Sainte-Hélène, son mythe, lui,
ne cessa de voyager, de se transformer, de nourrir d'autres rêves sur d'autres
rivages. Et Fernando de Noronha, dans cette géographie secrète des possibles,
demeure l'une de ces îles où l'histoire aurait pu basculer — où elle ne bascula
pas, mais où elle continue de d’alimenter le rêve qu'elle aurait pu le faire.
