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jeudi 10 septembre 2026

Le camélia de Madame Bertrand

Une lectrice de ce blog m’interrogeait autrefois sur le camélia de Madame Bertrand, que lui avait envoyé Lady Holland.


L’arbre original poussait à Hutt’s Gate, première résidence de la famille Bertrand à Sainte-Hélène. Il disparut malheureusement au début des années 1990, coupé par le révérend qui occupait alors la maison.

Tout ne fut cependant pas perdu. Un camélia obtenu autrefois par bouturage subsiste dans les jardins de Longwood House.


Deux siècles ont passé, l’arbre de Madame Bertrand a disparu, mais quelque chose de lui demeure encore là.

Même blancheur. Même pureté.

Un témoin de la maison Bertrand, Étienne Bouges

Le 28 août 2009, soit d
eux jours après avoir annoncé la reprise de la maison Bertrand par le St Helena National Trust, je consacrais un autre billet à l’un de ceux qui l’avaient connue lorsqu’elle était encore habitée par la famille du grand-maréchal : Étienne Bouges.


Né à Lye, dans l’Indre, le 2 juin 1795, Bouges était le fils de l’un des fermiers de la famille Bertrand. À Sainte-Hélène, le grand-maréchal éprouvait des difficultés à trouver un domestique qui lui convînt et demanda à son père de lui envoyer un homme de confiance. Le jeune Bouges se proposa. Il avait vingt-trois ans lorsqu’il débarqua sur l’île en janvier 1819.

Il entra ainsi au service des Bertrand et vécut auprès d’eux durant les dernières années de la captivité. Derrière l’architecture de la maison apparaissait donc tout un petit monde domestique dont les traces sont aujourd’hui beaucoup plus difficiles à saisir : les Bertrand et leurs enfants, bien sûr, mais aussi ceux qui les servaient et partageaient leur existence quotidienne à Longwood.

Bouges se trouvait encore à Sainte-Hélène lorsque Napoléon mourut, le 5 mai 1821. Bien des années plus tard, il racontait avoir participé à sa toilette funèbre et que Marchand lui aurait demandé de soutenir la tête de Napoléon pendant qu’on le rasait. Le docteur Fauconneau-Dufresne recueillit ce souvenir de sa bouche et le rapporta en 1881 dans une brochure consacrée au grand-maréchal Bertrand. Le témoignage doit être considéré avec prudence, mais il montre combien Bouges demeura, jusqu’à un âge avancé, dépositaire de ses souvenirs de Sainte-Hélène.

Après le retour en France, il resta au service de Bertrand jusqu’en 1830. Il mourut à Châteauroux le 20 février 1888, à l’âge de quatre-vingt-douze ans.

En retrouvant son histoire en 2009, je voulais aussi rappeler que la maison que l’on entreprenait enfin de sauver n’était pas seulement celle d’un grand personnage de l’Empire. Pendant quelques années, elle avait été une véritable maison de famille, peuplée d’enfants, de domestiques, d’allées et venues, et de toutes ces existences modestes que la grande histoire laisse généralement dans l’ombre.



 Serviteur du comte Bertrand, remplaçant de Bernard, a laissé un récit de sa vie à Longwood. Voici la description de la maison qu’Etienne Bouges nous a laissée ; ce texte a été publié et annoté par le Docteur Fauconneau-Dufresne dans le Souvenir Napoléonien. 

HABITATION DE LA FAMILLE BERTRAND. SES HABITUDES 

La famille Bertrand qui, depuis l'origine, vivait à part, avait d'abord habité Hutt's Gate. C'était une petite maison qui était sur le chemin de Jamestown à Longwood ; elle était mal distribuée et on y était très gêné. Bien qu'à vol d'oiseau, elle fût peu distante de l'habitation de l'Empereur, on n'y parvenait que par de longs détours[1], mais deux ans avant mon arrivée, on avait construit pour la famille Bertrand une maison en pierres, qui n'était séparée de la maison de l'Empereur que par son jardin. 

Voici quelle était la disposition de cette maison devant l'entrée qui était située vers l'habitation de l'Empereur, il y avait une petite véranda qui servait de vestibule. De là, on entrait dans la salle à manger, puis dans le salon. La salle à manger n'était pas grande, mais le salon avait des dimensions convenables. Les deux pièces se commandaient. A la suite du salon, il y avait sur le jardin, une autre véranda, beaucoup plus grande que la première ; elle servait à la récréation des enfants, par le mauvais temps.  

A gauche du salon, était la chambre à coucher de Mme la comtesse. Cette chambre était éclairée par deux fenêtres qui donnaient sur le camp de la garnison. Ce camp était séparé de la maison par un profond ravin. Auprès de la chambre, se trouvaient deux cabinets de toilette qui prenaient jour sur la cour. De l'autre côté du salon était la chambre des enfants, de la même grandeur que celle de Mme la comtesse ; leur gouvernante y couchait. Cette chambre avait aussi deux cabinets de toilette donnant sur la cour. Le premier étage était une mansarde. Le général y avait sa chambre au-dessus de celle de sa femme ; cette pièce y communiquait par un escalier intérieur. A côté, était un cabinet où il faisait sa toilette. Au dessus de la chambre des enfants, une pièce à cheminée servait de décharge. Le reste de la mansarde constituait deux autres petites pièces, l'une occupée par moi, et l'autre par les deux domestiques anglais. Le mobilier fourni par le gouvernement anglais était très médiocre. La cuisine attenait à la maison sans y communiquer directement, elle était sans plafond, comme une grange. Le cuisinier, dont on pouvait avoir besoin le soir, comme pour de l'eau chaude ou du thé, couchait sur un matelas posé sur une table. Les autres Chinois se retiraient la nuit dans des huttes à eux.  

A mon arrivée, le jardin n'était ni terrassé ni clos, ce n'était qu'une pelouse en pente. Les sentinelles s'approchaient le soir des fenêtres de Mme la comtesse et auraient, pour ainsi dire, pu entendre ce qu'on disait dans la chambre. Je m'occupai de faire rapporter des terres pour égaliser le terrain, et je fis construire une assez jolie palissade en bois de sapin, d'un mètre de haut de manière à circonscrire un assez grand espace en forme de carré long. Les sentinelles furent, par la suite, obligées de rester à une certaine distance. Je fis placer des fleurs du pays dans le jardin, des géraniums surtout. J'y fis aussi planter des pêchers déjà en fleurs, et qui, moyennant de nombreux arrosements, donnèrent la même année des fruits, malheureusement fort médiocres. Ces pêchers étaient en touffes, comme ceux de nos vignes. Des plates-bandes furent établies autour des gazons. La cour n'était pas grande ; elle était séparée du jardin de l'Empereur par un mur, de sorte que, pour aller chez sa Majesté, il fallait sortir dehors.  

 

Mme la comtesse Bertrand prenait son café au lit et ne se levait que pour déjeuner. Elle ne sortait presque pas. La gouvernante de ses enfants était pour elle une ressource mais, un an avant la mort de l'Empereur, elle se maria avec Saint-Denis, l'un des serviteurs de Sa Majesté, et elle fut habiter avec son mari ; tous les deux sont revenus à Paris[2]. Mme la comtesse avait toujours une mise soignée, même pour le déjeuner. Elle était ordinairement habillée de blanc, avec des peignoirs tuyautés. Quelquefois, elle allait se promener avec son mari et ses enfants du côté du camp, surtout le dimanche. Les officiers ayant disposé un espace pour faire des courses, ils avaient coutume de s'y rendre. Quelques personnes de la maison de l'Empereur y assistaient aussi. Il y avait près du camp, un marchand nommé Bannister, qui vendait de la mercerie et des étoffes. Les fils de Mme la comtesse étaient habituellement vêtus de nankin avec des vestes courtes en drap[3]. 

 

Mme la comtesse Bertrand allait très peu chez l'Empereur et l'Empereur ne venait que rarement chez elle. Comme, par suite de ses nombreuses fausses couches, elle était presque constamment souffrante, l'Empereur envoyait souvent M. Marchand, son premier valet de chambre, savoir de ses nouvelles. Je ne me souviens n'avoir vu venir l'Empereur que trois ou quatre fois. A sa première visite, il me prit par l'oreille de manière à me faire mal, en me disant : « Berrichon, va dire à la comtesse que je désire la voir ». Ses visites n'étaient jamais longues. Jamais, il ne vint le soir[4] 

 

Un matin, l'Empereur se présenta vers dix heures. Il paraissait dispos et de bonne humeur ; le temps était doux et agréable. Il passa dans le jardin, frappa aux persiennes de Mme Bertrand et fit dire qu'il voulait déjeuner avec toute sa famille sur la pelouse. On apporta le déjeuner de chez lui. Le repas fut gai et l'Empereur s'amusa avec les enfants. Il avait sa tenue habituelle. Je remarquai son embonpoint, ses épaules larges et son col court. Il avait le teint basané. Ses cheveux étaient châtains, plats, clairsemés et grisonnants. Il avait peu de barbe qu'il faisait tous les jours avec soin. Ses mains et ses pieds étaient d'une finesse extrême. J'ai entendu dire à un marchand que l'Empereur n'aimait pas être gêné par un habit neuf, qu'il lui arrivait de faire retourner un habit usé pour éviter cette gêne. Peu après le déjeuner, il se retira. Ceci eut lieu environ 15 mois après mon arrivée dans l’île[5]. 

 

Les soirées étaient assez longues, car la nuit venait à six heures. Quoique M"'" la Comtesse reçut quelque-des différents docteurs[6], et de l'abbé Vignali, elle s'ennuyait beaucoup et pleurait souvent. A ma connaissance, le marquis de Montchenu, commissaire français ne vint jamais chez elle. Cependant, il y est venu plusieurs fois à Paris, depuis le retour de Sainte-Hélène. C'était un grand vieillard qui avait une abondance de cheveux blancs[7]. Je ne me rappelle pas, à plus forte raison, d'avoir vu venir chez elle, les commissaires autrichien et russe, MM. de Stürmer et Balmain. 

Je n'ai jamais vu venir non plus chez Mme la comtesse Bertrand, Mme Montholon. Je crois qu'elles n'étaient pas bien ensemble. Elle quitta Sainte-Hélène peu de mois après mon arrivée. Je pense bien, cependant, qu'avant son départ, elle dut venir faire ses adieux à Mme Bertrand. Elle partit avec un officier anglais et emmena sa fille et son fils Tristan, tous les deux étaient à peu près du même âge que les enfants de Mme Bertrand. 

On dînait à 7 heures, et peu après, le général se rendait chez l'Empereur, il y passait presque toutes les soirées. Il y restait aussi une grande partie de la journée. L'Empereur le faisait, en outre, souvent demander et quelquefois même la nuit. Lorsque le général s'y rendait, il était toujours en tenue, c'est-à-dire qu'avec un habit bourgeois, un gilet de piquet blanc, une cravate noire, un pantalon de drap bleu ou de nankin, il mettait des bottes à l’écuyère. C'était une étiquette de l’Empire. 

Le général avait une santé parfaite, je ne l'ai jamais vu malade. La mort de son père, arrivée en 1819, lui causa un profond chagrin[8]. Il se tint dans la chambre pendant plusieurs jours sans recevoir personne. L'Empereur vint le voir à cette occasion. » 

 



[1] Inexact. La maison d'Hutt's Gate, à la limite sud-ouest du périmètre de 4 Milles, à l'intérieur duquel Napoléon pouvait se promener librement, était distante de Longwood de 500 mètres environ au début d'une longue ligne droite qui aboutit au corps de garde. Il n'y avait donc aucun détour entre les deux maisons et Napoléon vint souvent rendre visite aux Bertrand par la route directe

[2] Ce mariage d'Ali Saint-Denis avec la jolie Irlandaise Mary Hall fit beaucoup de bruit dans le petit univers concentrationnaire de Longwood. Le fiancé venait la nuit chez Bertrand qui sert plaignit à Napoléon en décembre 1818 et s'attira cette réponse : on ne peut les empêcher de se marier, mais il faut gagner du temps. Il n'y a pas à craindre qu'elle revienne grosse. Il parait que la femme est sage et lui n'est pas libertin». Néanmoins il fut convenu d'un commun accord d'interdire les visites nocturnes. Le mariage fut béni clandestinement le 14 octobre 1819, Montholon et Mme. Bertrand étant témoins. L'apprenant, Napoléon s'emporta et interdit au ménage de cohabiter. Mais finalement la chambre d'Ali, dans les combles de Longwood, fut agrandie pour héberger Mary. Le 31 juillet 1820 elle accouchait d'une fille nommée Clémence. Napoléon, sans rancune, passa au cou du bébé la plus belle chaîne d'or de l'une de ses montres. (Cf. Guy Godlewski, chapitre les compagnons de la captivité, in Sainte-Hélène terre d'exil, Hachette, 1971).

[3] Les courses de chevaux du camp de Deadwood étaient l'occasion de tromper l'ennui mortel de Sainte-Hélène, mais surtout prétexte à se renseigner auprès des commissaires étrangers, le Français Montchenu, le Russe Balmain, l'Autrichien Stürmer. De petites intrigues inspirées par Napoléon s'y nouaient, à la fureur d'Hudson Lowe, qui exigeait de la part des intéressés des rapports circonstanciés sur les propos tenus par les Français.

[4] Sur les origines du refroidissement des rapports entre Napoléon et les Bertrand, Cf . la même étude. Quant aux fausses couches de Mme Bertrand, elles étaient la fable de l'île. J'en ai dénombré, dans les cahiers de son mari, trois avant la naissance d'Arthur Bertrand et trois après. Soit sept grossesses, dont une menée à terme, en cinq ans ! . . .

[5] Cette anecdote est inédite. Située par Bouges an printemps de 1820, en pleine fièvre de création des jardins, elle n'a suscité aucun écho dans les Cahiers de Bertrand qui, par lassitude, n'a rien noté cette année-là.

[6] Avant tout Antommarchi, à qui Napoléon reprocha injustement son intimité avec Fanny Bertrand. Egalement le Dr Livingstone, son médecin attitré et le Dr Verling qui donna occasionnellement des soins aux enfants.

[7] Les rapports de ce personnage ridicule ont été publiés par Firmin-Didot (La captivité de Sainte-Hélène, 1894) . Ceux de Stürmer, par St Cère et Schlitter (Napoléon à Sainte-Hélène, 1887). Ceux de Balmain, le plus intelligent des trois, dans la Revue Bleue (avril-octobre 1897). Tous fustigent les tracasseries inquisitrices d'Hudson Lowe.

[8] Inexact. Henry Bertrand mourut à Châteauroux le 13 mars 1820. Le Grand Maréchal dut apprendre la nouvelle en juin, mais nous avons dit que ses Cahiers furent interrompus cette année-là.


Maison Bertrand... retour en images sur les années 2008-2009

 Pour comprendre le dossier actuel de la maison Bertrand, il faut remonter près de vingt ans en arrière. J’avais alors commencé à suivre son devenir sur l’un de mes anciens blogs, aujourd’hui disparu. Le 6 novembre 2008, après m’être rendu sur place, je publiais deux photographies accompagnées de ce constat : « La maison Bertrand… abandonnée ».

6 novembre 2008 : une maison abandonnée

La maison avait été construite à Longwood pour le grand-maréchal Bertrand et sa famille. Cette charmante demeure de style Regency avait conservé l’essentiel de son caractère. Sa véranda, notamment, avait été ajoutée dès l’origine afin de permettre aux enfants Bertrand d’y jouer à l’abri des intempéries de Longwood.


En novembre 2008, pourtant, son état et surtout son avenir inspiraient de sérieuses inquiétudes. Le dossier relevait alors de la St Helena Development Agency (SHDA), qui expliquait depuis plusieurs années ne pouvoir véritablement intervenir dans l’attente d’une décision du gouvernement britannique. Cette attente se prolongeait déjà depuis près de six ans.




Je publiais alors ces photographies pour montrer la maison telle qu’elle se présentait, abandonnée à elle-même, mais encore remarquablement préservée dans son architecture.

Une autre inquiétude apparaissait déjà : la SHDA envisageait la construction d'un nouveau bâtiment à proximité immédiate de la maison. J’en reproduisais également le plan, avec cette simple remarque : « Je vous laisse juge. »


Ces documents de novembre 2008 constituent ainsi le premier jalon d’une histoire qui, près de vingt ans plus tard, n’est toujours pas entièrement achevée.


22 février 2009 : la dégradation se poursuit

Quelques mois plus tard, le constat était déjà plus préoccupant.

De retour d’un long voyage en Europe et en Afrique du Sud, je retrouvais Sainte-Hélène avec un plaisir qui ressemblait beaucoup à un soulagement. J’écrivais alors : « Ah ! La tranquillité de l’île. »



Mais cette tranquillité contrastait singulièrement avec ce que je retrouvais à Longwood. Je retournai voir la maison Bertrand, ou Bertrand’s Cottage, dont j’avais signalé l’abandon quelques mois auparavant.

Malgré mes appels répétés auprès des différents interlocuteurs concernés, force était de constater que rien n’avait véritablement changé. Bien au contraire : la maison s’enfonçait peu à peu dans un état de délabrement de plus en plus inquiétant.

Ne pouvant alors en montrer l’intérieur, je me contentais de publier de nouvelles photographies extérieures. Elles témoignaient, mieux que de longs commentaires, de cette lente dégradation d’un bâtiment dont personne ne contestait pourtant l’intérêt historique.


Entre les photographies de novembre 2008 et celles de février 2009, une première évidence apparaissait déjà : le temps, lui, n’attendait aucune décision administrative.





1er juillet 2009 : à l’intérieur de la maison Bertrand

Quelques mois plus tard, une circonstance particulière me permit enfin de pénétrer dans la maison.

Une équipe de journalistes travaillant pour ARTE était venue à Sainte-Hélène afin d’y réaliser un reportage. J’en profitai pour leur montrer la maison Bertrand et j’obtins du gouvernement de Sainte-Hélène les clés permettant d’en visiter l’intérieur.

Ce que nous y découvrîmes confirmait malheureusement les inquiétudes exprimées depuis plusieurs mois.

J’écrivais alors simplement : « Quelle tristesse… »




L’expression n’avait rien d’exagéré. À l’humidité qui gagnait le bâtiment s’ajoutaient les conséquences de son abandon : des oiseaux morts jusque dans la cuvette des toilettes, des dégradations provoquées par des skateurs qui avaient investi les lieux, et partout cette impression qu’une maison historique encore sauvable était lentement laissée à elle-même.

Je ne savais alors dire ce qui m’avait fait le plus de peine : les dégâts eux-mêmes ou le sentiment qu’ils auraient pu être évités.

Pour la première fois, les photographies prises ce jour-là permettaient de montrer non plus seulement l’apparence extérieure de la maison Bertrand, mais les conséquences très concrètes de son abandon.



26 août 2009 : la maison Bertrand reprend vie

Les appels lancés au cours des mois précédents finirent par être entendus.



Le gouvernement de Sainte-Hélène, qui ne disposait plus des moyens nécessaires pour entretenir l’ensemble de ses propriétés, accepta de louer la maison Bertrand au St Helena National Trust. La maison et ses jardins purent enfin commencer à être remis en état.

Après les images d’abandon de novembre 2008, la dégradation constatée en février puis la découverte, en juillet, de l’état préoccupant de l’intérieur, c’était le premier véritable changement dans cette histoire. Pour la première fois, il devenait possible d’espérer que la maison serait sauvée.



À cette occasion, j’avais souhaité rappeler ce que représentait ce bâtiment dans l’histoire de Longwood.

Le 20 octobre 1816, le grand-maréchal Bertrand, son épouse et leurs enfants vinrent s’installer dans cette maison nouvellement construite à proximité de celle de Napoléon. Bertrand le note dans ses Cahiers de Sainte-Hélène et Gourgaud consigne le même jour dans son journal : « Bertrand et sa femme viennent habiter leur nouvelle maison. »



Quelques jours plus tard, Gourgaud la visite et écrit qu’elle « a l’air d’une prison ». Napoléon lui-même paraît pourtant regretter qu’une seconde construction ne lui fasse pas pendant, car elle aurait contribué à soustraire Longwood House aux regards des factionnaires.

Mais le témoignage le plus vivant sur la naissance de la maison est sans doute celui du lieutenant-colonel Basil Jackson, chargé d’en surveiller l’achèvement. Dans Waterloo et Sainte-Hélène, il raconte comment la comtesse Bertrand profita avec une certaine habileté des instructions qui lui avaient été données :

« Celle-ci ne perdit pas son temps, et, se prévalant de l'autorité qui m'était déléguée, elle me demanda d'ajouter une véranda. »

Jackson consulta le gouverneur, qui l’autorisa à satisfaire cette demande dans la mesure du possible. Restait à en déterminer les dimensions. La réponse de Fanny Bertrand fut sans ambiguïté :

« Vous devez la faire grande, me dit-elle, pour que mes enfants puissent y jouer. »


 

Et Jackson de conclure avec amusement :

« Bref, de fil en aiguille, la véranda devint une chambre de bonne dimension, et j'avais l'habitude de complimenter la comtesse sur son habileté à dresser les plans d'une véranda. »

Cette véranda que montrent encore les photographies n’est donc pas une transformation tardive de la maison. Elle appartient à sa construction même et conserve, derrière son architecture, quelque chose de la vie quotidienne de la famille Bertrand : l’espace réclamé par une mère pour que ses enfants puissent jouer à l’abri du climat de Longwood.

C’était cette maison, demeurée étonnamment lisible près de deux siècles plus tard, que le National Trust entreprenait de faire revivre en août 2009.



29 août 2009 : « Faithful »

Le vendredi 28 août 2009, la prise en charge de la maison Bertrand par le St Helena National Trust fut officiellement marquée par une petite cérémonie organisée sur place. Après un rappel de l’histoire de la maison et de ceux qui l’avaient habitée, le National Trust m’avait demandé de prononcer quelques mots.


On m’avait accordé cinq minutes. Je répondis qu’un seul mot suffisait : « Faithful », fidèle.

Fidèle, d’abord, comme Bertrand l’avait été à Napoléon, à une idée, à une conviction et à une certaine vision du monde.


Fidèle ensuite comme Fanny Bertrand l’avait été à son mari, qu’elle avait suivi dans les bouleversements successifs de leur existence, des Provinces illyriennes à l’île d’Elbe, puis de Sainte-Hélène jusqu’au retour à Châteauroux.

Mais ce mot devait aussi s’appliquer à la maison elle-même et à ce que j’espérais alors pour son avenir. Je disais :

« Faithful to a dream: Bertrand’s Cottage must be preserved for, and by, St Helena Island to allow St Helena and France to work together. In my dream it is important the Napoleonic heritage of the island should be shared. From day one, I am faithful to this idea and Bertrand’s Cottage is the key. »

J’insistais aussi sur la fragilité du bâtiment. La politique d’attente qui avait précédé sa reprise par le National Trust avait laissé des traces et, sous le climat humide de Longwood, une maison que l’on croit solide peut se dégrader avec une rapidité redoutable.

L’arrivée du National Trust me semblait alors ouvrir une possibilité nouvelle : préserver le passé sans pour autant refuser l’avenir. C’était précisément ce que cette maison pouvait symboliser. Son histoire n’avait pas à s’opposer au développement de Sainte-Hélène ; elle pouvait au contraire en devenir l’un des éléments.

Je terminais mon intervention par des mots que je relis aujourd’hui avec un sentiment particulier :

« This house is no judge. This House is a patient, a silent witness. May she look upon us kindly tomorrow for what we do today. Together. »

Dix-sept ans plus tard, cette dernière phrase donne peut-être à cette cérémonie de 2009 une résonance que je ne pouvais évidemment pas prévoir alors. La maison Bertrand avait été sauvée une première fois. Restait à savoir ce que les années suivantes allaient faire de cette promesse.

mardi 1 septembre 2026

Quand l'art contemporain dialogue avec Longwood House

Ces derniers jours, Longwood House a servi de décor à un projet d'art contemporain imaginé par l'artiste italien Luca Vitone.



Intitulée Pro tempore, cette œuvre ne cherche pas à raconter une nouvelle fois l'histoire de Napoléon. Elle s'en sert plutôt comme point de départ pour une réflexion plus large sur le pouvoir, l'exil et le temps.

Le projet a commencé plusieurs mois plus tôt par un voyage exceptionnel en voilier entre l'île d'Elbe, où Napoléon connut son premier exil, et Sainte-Hélène, où il passa les dernières années de sa vie. Ce long parcours maritime constitue le véritable fil conducteur de l'œuvre. La mer, immense et insaisissable, devient la métaphore d'un pouvoir que les hommes cherchent sans cesse à maîtriser mais qui leur échappe toujours. 


Les immenses toiles temporairement suspendues devant Longwood House ne doivent donc pas être regardées comme des décors ou comme une reconstitution historique. Elles appartiennent à une démarche artistique qui met en dialogue un lieu chargé d'histoire avec une création contemporaine. Le contraste est volontaire : il invite chacun à porter un regard nouveau sur un site que l'on croit connaître.


Qu'on adhère ou non à cette forme d'expression artistique, elle rappelle que Longwood House continue d'inspirer des créateurs venus d'horizons très différents. Deux siècles après la mort de Napoléon, cette maison demeure un lieu où l'histoire continue d'alimenter la réflexion, la création et le débat.


J'ai demandé à ChatGPT de m'expliquer par une image le concept du projet; voici sa réponse : 


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Édouard Balladur (1929–2026)

 En souvenir d'Édouard Balladur

J'apprends avec tristesse la disparition d'Édouard Balladur.

J'avais eu le privilège de le rencontrer en 1996, lors d'une exposition organisée dans le XVIᵉ arrondissement de Paris, en présence de Pierre-Christian Taittinger.




À l'issue de sa visite, il avait laissé sur le livre d'or ces quelques mots qui m'ont toujours accompagné :

« Avec le témoignage de mon admiration. Cordialement. »


Au-delà des responsabilités qu'il exerça au service de la France, je garde le souvenir d'un homme d'une grande courtoisie et d'une remarquable simplicité.

Les années passent, les responsabilités changent, les générations se succèdent. Il reste parfois une photographie, quelques mots tracés d'une main devenue silencieuse, et le souvenir d'une rencontre qui, sans avoir changé le cours d'une vie, en éclaire encore discrètement un chapitre.

Je tenais aujourd'hui à lui rendre cet hommage discret.

dimanche 30 août 2026

Le Pavillon chinois de Longwood retrouve son dragon

 À l’extrémité des jardins de Longwood se trouve une construction si modeste qu’elle pourrait presque passer inaperçue. Pourtant, le petit kiosque chinois constitue en quelque sorte le point final des aménagements entrepris par Napoléon dans ses jardins.

Son histoire commence en août 1820. Le comte de Montholon avait remarqué qu’une plateforme de terre, située à l’extrémité orientale de l’amphithéâtre, offrait une vue remarquable sur l’océan vers le sud-est, précisément du côté par lequel arrivaient les navires. Napoléon accepta que l’on y construisît à son intention un petit poste d’observation.


début de la restauration du pavillon chinois


Parmi les ouvriers chinois employés à Plantation House se trouvait alors un menuisier particulièrement habile, connu sous le numéro 5. C’est à lui que fut confiée la construction de ce minuscule pavillon que les Anglais désignèrent assez pompeusement comme la « Maison d’été chinoise ».

Très vite, Napoléon s’intéressa lui-même au chantier. Deux semaines à peine après le commencement des travaux, il venait presque quotidiennement en suivre l’avancement et, dès le 22 août, intervint pour en modifier la structure.

Le 28 octobre 1820, il put enfin profiter du kiosque achevé. La petite pièce carrée était éclairée par des fenêtres vitrées à petits carreaux disposés en losanges. L’extérieur avait été peint en vert clair, les châssis en gris. On y accédait par quelques marches aménagées dans le talus herbeux. Avant de regagner Plantation House, le menuisier chinois avait ajouté au sommet de la toiture un détail délicieux : une girouette en forme de dragon.




Le pavillon appartient aussi aux derniers mois de Napoléon à Longwood. Il vint s’y asseoir à plusieurs reprises en novembre 1820. En décembre, devenu trop faible pour gravir les marches, il resta en contrebas tandis que Marchand tendait les murs intérieurs de mousseline et posait de modestes rideaux aux fenêtres. Le 4 janvier 1821, vers huit heures du matin, Napoléon parvint encore à y monter pour prendre son café. L’effort lui coûta tant qu’il n’y revint plus.

Plus de deux siècles après, cette construction légère demeure l’une des fabriques les plus fragiles des jardins de Longwood. Sa situation, son exposition constante aux vents et à l’humidité, mais aussi la délicatesse de ses éléments de bois imposent une surveillance et des interventions régulières.




Une restauration devenue nécessaire

En 2026, il ne s’agissait plus de procéder à quelques réparations ponctuelles. Le Pavillon chinois nécessitait une véritable remise en état générale.

La toiture caractéristique en forme de pagode a dû être entièrement reprise. Les fenêtres à vitrages disposés en losanges ont été restaurées, de même que les huisseries, les boiseries et les différents éléments extérieurs de cette petite construction particulièrement exposée aux intempéries de Longwood.

Et puisque restaurer un tel lieu consiste aussi à préserver ces détails apparemment insignifiants qui lui donnent son caractère, le dragon de la girouette a lui aussi retrouvé sa place au sommet du pavillon.

Il y a quelque chose d’assez émouvant à consacrer autant de soins à une construction aussi petite.

Elle n’a jamais été un monument. Elle ne devait même être, à l’origine, qu’un endroit où Montholon pourrait regarder la mer. Napoléon se l’appropria pourtant presque aussitôt, comme il s’était peu à peu approprié ces jardins créés autour d’une maison qu’il n’avait pas choisie.

Et c’est peut-être pour cela que nous continuons à entretenir ce kiosque avec tant d’attention. À Longwood, les choses les plus modestes sont parfois celles qui nous rapprochent le plus sûrement des dernières années de l’exil.



Deux siècles plus tard, le petit pavillon regarde toujours la mer. Et son dragon tourne de nouveau dans le vent de Longwood.

jeudi 27 août 2026

Longwood House — Carnet de la réforme muséale #3

 Le projet muséal de Longwood House repose sur un principe auquel je tiens particulièrement : améliorer l’accueil et la compréhension du site sans ajouter au paysage un bâtiment qui viendrait rivaliser, même discrètement, avec la maison historique.

Parmi les différentes hypothèses actuellement étudiées, l’une d’elles nous ramène curieusement à l’histoire même de Longwood.

Un plan dressé à partir des relevés effectués par le général Bertrand, aujourd’hui conservé dans les collections du musée national du château de Malmaison, fait apparaître, à quelque distance de la maison, un bâtiment rectangulaire désigné comme les « Dépendances de l’officier d’ordonnance anglais ».


Ce bâtiment a depuis longtemps disparu. Son emplacement, en revanche, n’a jamais véritablement cessé d’être occupé.



C’est en effet sur cette partie du domaine qu’un réservoir fut construit en 1955. Soixante-dix ans plus tard, l’ouvrage est toujours là. En retrait du parcours principal et largement dissimulé par les arbres, il est si peu présent dans le paysage que nombre de visiteurs de Longwood passent à proximité sans même soupçonner son existence.

Cette discrétion constitue précisément son principal intérêt.

L’une des options désormais envisagées consisterait donc non pas à construire ailleurs un nouveau bâtiment, mais à transformer les surfaces déjà bâties du réservoir afin d’y installer le futur centre d’accueil et d’interprétation de Longwood House, ainsi que la billetterie et la boutique.



Cette solution présenterait plusieurs avantages. Elle réutiliserait une emprise existante, préserverait le caractère paysager des abords de Longwood et permettrait de maintenir à distance de la maison historique les fonctions indispensables à l’accueil du public. Le réservoir et son environnement arboré constituent déjà aujourd’hui un ensemble très discret dans le site. fileciteturn0file2

Il ne s’agit encore que d’une hypothèse de travail. Les études devront en préciser la faisabilité, les adaptations architecturales nécessaires et le financement. Mais elle répond assez exactement à la philosophie générale de la réforme muséale : intervenir là où cela est nécessaire, tout en laissant Longwood House demeurer le véritable centre du paysage et du récit.


Il y aurait enfin quelque chose d’assez juste à voir un lieu autrefois occupé par une dépendance du domaine retrouver, deux siècles plus tard, une fonction au service de Longwood.

Parfois, l’histoire ne nous fournit pas seulement les raisons de préserver un lieu. Elle peut aussi nous indiquer où poursuivre son histoire.