Translate

Instagram + site institutionnel

mercredi 11 mars 2026

L'histoire des domaines nationaux dans l'île de Sainte-Hélène (Océan atlantique sud) #03

 Le Ministère des Affaires Etrangères avait organisé en 2006 une exposition sur le "congrès de Paris" de 1856.

Cet exposé nous avait permis de replacer l'achat des domaines dans son contexte historique et ainsi mieux comprendre comment une acquisition aussi exceptionnelle a pu se produire.


Napoléon III et l’Europe - Le congrès de Paris (1856)

Portrait de Napoléon III vers 1859 
Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères

La plume féroce de Victor Hugo a légué à la postérité l’image caricaturale d’un Napoléon III le petit, bien pâle copie de son oncle. La modernité des idées napoléoniennes en politique extérieure mérite pourtant mieux qu’un portrait-charge. La vision européenne de l’empereur - une confédération des nations pour garantir la paix - attire ainsi l’attention.

1856 : la guerre menée en Crimée par la France et ses alliés contre une Russie expansionniste vient de s’achever. Nouveau chef d’orchestre du « concert européen », Napoléon III accueille à Paris les représentants des grandes puissances du temps appelés à participer à la conférence de la Paix. Dans le décor rouge et or d’un Quai d’Orsay flambant neuf, les diplomates dessinent les contours d’une nouvelle Europe où triomphera bientôt, avec l’unité italienne ou l’indépendance de la Roumanie et de la Serbie (1878), le principe des nationalités. L’Europe moderne, avec, en ses confins, une Russie et une Turquie en voie de modernisation, apparaît en filigrane. En France, l’Empereur, fort de ce succès diplomatique, renforce son emprise sur la société. Défilés militaires, propagande par l’image, accueil spectaculaire de souverains européens : tout est fait pour gagner l’opinion.

Promulgation du traité de Paris

Affiche annonçant la promulgation du traité de Paris en date du 28 avril 1856. Rio de Janeiro, 17 juin 1856.


« C’est une paix qui, comme Lord Clarendon l’avait dit au Parlement, est honorable pour tous, et qui n’est humiliante pour personne. » (Alexandre Walewski).

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, Ee 6.)


Portrait de Napoléon III, d’après Winterhalter.

Paris, ministère des Affaires étrangères.


Album de caricatures par Auguste Louvrier de Lajolais. Neveu et fils d’un ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris, Henry Wellesley, 1er comte Cowley, est nommé à son tour à ce poste en 1852. Il y reste quinze années pendant lesquelles l’entente franco-britannique connaît de nombreux aléas. Il représente l’Angleterre au congrès de Paris et au cours des premières années de son séjour parisien, il entretient des relations étroites avec l’Empereur.

Lord Cowley (1804-1884), 

plénipotentiaire au congrès de Paris et ambassadeur d’Angleterre en France

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Bibliothèque, Rés. C 6. .)



Duc de Wellington

 

La question d’Orient

Dessin de E.Bich, 1854

Un soldat français désigne Constantinople à un cosaque. 

Dessin de E.Bich, lithographie de Godard - Paris, Savalle éditeur, 1854.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, K116.)


Au milieu du XIXe siècle, l’avenir de l’Europe se joue en Orient. L’affaiblissement du pouvoir ottoman fait alors de la Turquie un champs de rivalités entre Etats européens. De l’intégrité de l’Empire dépend la stabilité du continent.

Montée en puissance au XVIIIe siècle, la Russie cherche à contrôler les détroits des Dardanelles et du Bosphore qui lui donneraient un accès libre à la Méditerranée. A l’issue d’une guerre de six ans, elle arrache à la Porte le traité de Kütchük Kaynardji (1774), première atteinte grave à la souveraineté ottomane au nord de la mer Noire, et en 1783, elle met la main sur la Crimée. Dans la droite ligne de cette politique, le tsar Nicolas Ier (1825-1855) cherche, dans les années 1850 à développer ses avantages en avivant la querelle des Lieux saints entre moines latins et orthodoxes. La futilité de l’enjeu (la garde d’objets conservés dans les églises de Jérusalem) masque l’ambition de la Russie à étendre son emprise sur plus de 10 ou 12 millions de chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman dont elle revendique la protection, voire à faire de Constantinople une métropole russe.

Nicolas 1er

Nicolas 1er, empereur de Russie.

Dessin d’Alcide Lorentz - lithographie de Destouche publiée par Martinet - 1854

(Paris, Archives du ministère des affaires étrangères, collection iconographique, K34.)



Cet expansionnisme heurte les intérêts de la France, protectrice traditionnelle des catholiques en Orient et l’Angleterre, attachée au principe de liberté des détroits. Pour défendre l’intégrité de l’Empire ottoman et sauvegarder ainsi l’équilibre européen, les deux puissances réactivent une première entente cordiale nouée sous la Monarchie de Juillet, et entraînent dans leur sillage l’Autriche puis le Piémont-Sardaigne. La guerre - à laquelle l’Autriche ne participera finalement pas - se prépare, et l’opinion se laisse gagner par un climat violemment russophobe.

 

Guerre de Crimée, guerre oubliée

Tombeau des soldats français à Sébastopol

Tombeau des soldats français à Sébastopol. Photographie, s.d.


Aujourd’hui, le tombeau, à proximité d’un musée, est identifié par une épitaphe en russe et en français. Le cimetière français a été réhabilité en 2005.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, Pc.)

Sébastopol, Malakoff, pont de l’Alma, ... ces lieux familiers au promeneur parisien évoquent un conflit effacé aujourd’hui des mémoires. Oubli paradoxal : de cette guerre, on conserve de nombreuses images, dessins et lithographies, mais surtout, pour la première fois, des vues photographiques de champs de bataille. Des témoignages aussi, souvent douloureux, comme ces Récits de Sébastopol rédigés, dans le feu de l’action, par Tolstoï. Car menée dans les tranchées et avec des techniques modernes (communications télégraphiques, utilisation de cuirassés et d’obus explosifs), la guerre de Crimée fit aussi subir aux corps et aux esprits des souffrances préfigurant celles endurées pendant le premier conflit mondial.

Cérémonie pour les morts de Crimée

Cérémonie annuelle pour les morts de Crimée. Constantinople, 1911. Photographie. Don A. Boppe.


Jusqu’à la première guerre mondiale, l’aide apportée par la France lors de la guerre de Crimée donnait lieu à une commémoration officielle à Constantinople en présence de l’ambassadeur ou de ses collaborateurs (ici : Auguste Boppe, conseiller de l’ambassade, saluant le représentant du sultan ; Marcel Cuinet, interprète, Vernoux, autre membre de l’ambassade).

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, H1b Levant 1.)

« La plus redoutable flotte qu’on ait jamais vue depuis des siècles voguera sur les rives de la Crimée pour en vomir, à la barbe des Russes, 60.000 hommes et 130 pièces de canon.... Le sort en est jeté, mes ordres sont donnés, j’enfonce Agamemnon et mon siège ne durera pas aussi longtemps que celui de Troie. J’ai quelques Achille, pas mal d’Ajax et plus encore de Patrocle, tout ira bien .... ».

C’est en héros antique que se rêve le maréchal de Saint Arnaud, ministre de la Guerre, commandant en chef de l’Armée d’Orient, dans une lettre écrite à son frère, peu avant de quitter le port de Varna (septembre 1854). Napoléon III et son alliée Victoria ont déclaré la guerre à Nicolas Ier le 27 mars précédent, volant au secours de la Turquie, en guerre ouverte depuis l’invasion des principautés roumaines et la destruction de sa flotte à Sinope (30 novembre 1853). La Crimée est le bastion le plus avancé de la puissance russe en mer Noire, Sébastopol un arsenal maritime fortifié et une place stratégique essentielle.


Conseil de guerre

Le conseil de guerre. Lithographie de Marie-Alexandre Alophe. Paris, janvier 1856. 


La guerre de Crimée a offert à la propagande impériale l’occasion de glorifier un Napoléon III chef de guerre, digne héritier de Napoléon Ier. L’empereur, qui avait envisagé un temps de partir en Crimée, apparaît ici comme le commandant en chef des dernières opérations, entouré des états-majors français et alliés. La représentation de ce conseil de guerre emprunte beaucoup à la composition classique du congrès de paix, accréditant l’image d’un Empereur apôtre de la paix.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique.)

L’opinion suit dans la presse populaire les exploits des zouaves et des turcos, le lecteur de l’Illustration découvre, sous le crayon de Moraine, les détails de l’épopée. Mais le choléra emporte Saint Arnaud dès le 29 septembre 1854 et les alliés ne viendront à bout de Sébastopol qu’après une année de combats très meurtriers et la prise du fort de Malakoff par Mac Mahon.

Au matin du 9 septembre 1855, alors que des navires flambent dans la baie, un nuage de poussière jaune recouvre la ville détruite. La France, qui a supporté la majeure partie du coût de la guerre et en a recueilli un surcroît de prestige, sera bientôt choisie comme cadre du congrès de la Paix


Soirée diplomatique.

Album de caricatures par Auguste Louvrier de Lajolais.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Bibliothèque, Rés. C 6.)

 

L’Europe à Paris : le congrès de la Paix

Le congrès de Paris, 1856

Le Congrès de Paris, 1856. Edouard DUBUFE. Huile sur toile.

(Musée national du château de Versailles)


Dans une composition très maîtrisée, l’auteur, portraitiste alors en vogue, rend sensibles les alliances et rôles respectifs des diverses puissances réunies pour signer la paix. Au premier plan, les protagonistes essentiels du conflit : le comte Orloff, pour la Russie, qui se détourne encore, face à Walewski et à Lord Clarendon, qui semblent inviter du regard leur allié ottoman à la table des négociations. Cavour, l’artisan de l’unité italienne, regarde la scène en simple spectateur, debout près de Lord Cowley qui s’interpose comme pour le protéger de l’Autriche représentée par Buol.

25 février 1856, 12 heures. Les plénipotentiaires se fraient un chemin à travers la foule massée sur leur passage depuis le pont de la Concorde, jusqu’au palais d’Orsay où ils gagnent le salon dit des Ambassadeurs ou salon d’attente des ministres étrangers.

En simple « négligé du matin » et sans trop de protocole, ils prennent place à la table des négociations, sous les regards de Napoléon III et de l’impératrice dont les portraits décorent les murs de satin cramoisi. Ministres et ambassadeurs délégués par l’Autriche, la Grande Bretagne, le Piémont-Sardaigne, la Russie et la Turquie (la Prusse ne rejoindra la conférence qu’ultérieurement) entourent Alexandre Colonna Walewski, fils naturel de Napoléon Ier et de Marie Walewska, ministre des Affaires étrangères depuis mai 1855, qui préside les débats, assisté du baron de Bourqueney, ambassadeur à Vienne. Benedetti, directeur des Affaires politiques, fait office de secrétaire, consignant les décisions prises en séances dans des protocoles signés, reproduits par décalque sur place pour éviter toute divulgation du secret des discussions.



Quay d’Orsay, J.Lacornée, 1844


De gauche à droite : comte Cavour, marquis de Villamarina, comte de Hatzfeldt, Benedetti, Mohammed Djemil Pacha, baron de Brunnow, baron de Manteuffel, comte de Buol, baron de Hübner, Aali Pacha, comte de Clarendon, comte Walewski, comte Orloff, baron de Bourqueney, lord Cowley. Photographes attitrés de la famille impériale, Pierson (1822-1913) et Mayer (1822-1895) ont réalisé plusieurs portraits de l’Empereur. Entre 1855 et 1862, leur luxueux atelier du 5 Bd des Capucines était très en vogue.

Les plénipotentiaires au congrès de Paris, 1856. Photographie Mayer Pierson, Paris.

Cette photographie de groupe est sans doute une commande officielle, tirée sur papier salé légèrement retouché à l’aquarelle.

(Paris, Archives du Ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, A003149.)

Le soir de la première séance, place à la fête : le salon des Ambassadeurs est investi par la fine fleur du monde de la politique, des arts et lettres et du spectacle. On examine avec curiosité crayons et papiers abandonnés sur la table, avant de passer au salon des concerts - actuel salon de l’Horloge - écouter des airs d’opéra.

Conforté par l’annonce, le 16 mars, de la naissance du Prince impérial, d’heureux augure pour la dynastie, le congrès poursuit ses travaux jusqu’à la signature du traité de paix, le 30 mars 1856 et à la déclaration finale du 16 avril sur le droit maritime.

 

Napoléon III et l’esquisse d’une nouvelle Europe

La paix est signée le 30 mars 1856. « C’est une grande et heureuse affaire accomplie, l’Europe va entrer dans une ère nouvelle » (comte de Viel-Castel) et la France, après quarante ans d’effacement, retrouve sa place en Europe. Le soir même, sur les boulevards illuminés et pavoisés, toute la population parisienne s’écrie dans un même souffle : Vive l’Empereur et vive la paix !

Traité de paix. Paris, 30 mars 1856. 

Original en français.- Cahier papier de 40 pages.- 14 cachets de cire rouge sur ruban.



Le traité proclame l’intégrité de l’Empire ottoman, admis désormais à participer aux avantages du droit public et du concert européen, et met en place des dispositions relatives à la neutralisation de la mer Noire et au statut des détroits du Bosphore et des Dardanelles. Constantinople semble désormais à l’abri et le lac russe devient une mer commerciale dédiée à des activités pacifiques. Cependant, en plaçant sous la garantie collective des puissances l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie, qui formeront par la suite la Roumanie, et de la Serbie, encore vassales de la Porte, le traité porte en germe leur indépendance, acquise plus tard, au congrès de Berlin (1878).

Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Traités, Multilatéraux, 18560010.

 

 

 


Traité de Paix de Paris

Le traité proclame l’intégrité de l’Empire ottoman, admis désormais à participer aux avantages du droit public et du concert européen, et met en place des dispositions relatives à la neutralisation de la Mer Noire et au statut des détroits du Bosphore et des Dardanelles. Constantinople semble désormais à l’abri et le lac russe devient une mer commerciale dédiée à des activités pacifiques.

Grenadiers de la garde

Au lendemain de la bataille de Solferino. Bivouac des grenadiers de la garde. 26 juin 1859.

Journal de campagne de Charles Robert.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et Documents Italie 46bis.)

Cependant, en plaçant sous la garantie collective des puissances l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie, qui formeront par la suite la Roumanie, et de la Serbie, encore vassales de la Porte, le traité porte en germe leur indépendance, acquise plus tard, au congrès de Berlin (1878).

Non contents d’avoir ramené la paix, les diplomates ont aussi abordé la situation générale de l’Europe occidentale. Lors de la séance du 8 avril 1856, , Walewski donne la parole à l’artisan de l’unité italienne, le ministre Cavour, qui dénonce l’occupation autrichienne dans la péninsule. Ainsi se trouve admis, pour la première fois sur la scène internationale, le principe du respect des nationalités, cher à Napoléon III.

Le duc de Morny (1811-1865). Lithographie d’Audibran, s.d.


Une fois la paix signée, Napoléon III choisit, pour représenter la France à Saint-Pétersbourg, son demi-frère, le comte de Morny, président du Corps législatif et grand personnage de la vie mondaine et des affaires. Russophile convaincu, il apparaît comme le plus capable de mettre en œuvre le grand projet d’alliance franco-russe.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, collection iconographique, C 89.)

En la matière, l’Empereur a innové, dépassant largement les idées suggérées par son oncle dans le Mémorial de Saint Hélène. Loin d’un ethnicisme débridé (G-H. Soutou), il prône l’indépendance de grandes nationalités définies par une géographie, une histoire et des intérêts communs, premier pas vers la réalisation d’une Europe confédérale pacifiée et démocratique. C’est bien l’abolition de l’ordre mis en place au congrès de Vienne (1815) sur les décombres du 1er Empire que Napoléon III appelle de ses voeux, mais dans le cadre traditionnel du concert européen, cette concertation permanente entre puissances instaurée en 1815.

Dorobantz et paysannes valaques

Voyage dans la russie méridionale et la Crimée, par la Hongrie, La Valachie et la Moldavie.

Un dorobantz (gendarme) et des paysannes valaques - Paris éd. Ernest Bourdin, 1854.

(Archives du ministère des Affaires étrangères, bibliothèque, 241 F3.)



Les divisions de l’opinion, les pressions de son entourage vont cependant l’empêcher de maintenir le cap de sa politique. Successivement, il perd la confiance de ceux qu’il avait soutenus (Italie, Prusse), sans arriver à rallier ceux qu’il avait mécontentés (Autriche) et s’aliène de nouveau la Russie par la faveur qu’il accorde au soulèvement polonais. En 1867, l’image d’Epinal célèbre à nouveau Napoléon III accueillant en grande pompe les souverains étrangers comme Victoria en 1855. Apothéose en trompe l’œil, propagande trompeuse : de plus en plus isolée diplomatiquement, la France voit alors se profiler la menace d’un nouveau conflit.

L’album de Charles Robert.


La France déclare la guerre à l’Autriche le 3 mai 1859. Napoléon III quitte Saint-Cloud le 10 mai et arrive à Gênes le 12. Charles Robert, maître des requêtes au conseil d’Etat, l’accompagne. Chargé de la correspondance diplomatique de Napoléon III, il suit le conflit au jour le jour. Et quand il en a le temps, il dessine. Il croque sur le vif Napoléon III discutant avec ses soldats et met en scène, souvent de façon facétieuse, les officiers ou les hommes de troupe dans leurs activités quotidiennes. Il se montre aussi, entouré de pages griffonnées, aux côtés de Napoléon III et du comte Walewski. A son retour, il reconstitue le conflit dans un album de 187 planches de dessins, extraits de presse, lithographies et documents divers.

(Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et Documents Italie 46bis.)

 

jeudi 5 mars 2026

Sainte-Hélène, île de mémoire et de réalités

Dans les lieux chargés d’histoire, la mémoire se mêle toujours aux réalités du quotidien.

Plateau de Longwood (La Maison de Napoléon au centre)

Il suffit de prononcer le nom de Sainte-Hélène pour que l’imagination se mette aussitôt en marche. L’île surgit alors comme un fragment d’histoire posé sur l’océan : un rocher isolé, battu par les vents, où Napoléon vint terminer sa vie et où la légende prit racine.

Ceux qui entreprennent aujourd’hui le voyage jusqu’ici arrivent rarement par hasard. Le plus souvent, ils ont longtemps rêvé de cette île avant d’y poser le pied. Dans leur esprit, Sainte-Hélène est un lieu hors du temps, presque une relique de l’histoire.

La réalité, comme toujours, est un peu différente — et parfois plus simple.

Jamestown, vue du sud-est

Administrer les Domaines nationaux de Sainte-Hélène consiste d’abord à veiller sur trois lieux : Longwood House, le Pavillon des Briars et la vallée de la Tombe. Ces sites, dispersés dans les paysages de l’île, forment un ensemble fragile où l’histoire se mêle aux éléments. Ici, le vent, l’humidité, les termites et les moisissures sont des adversaires plus constants que les polémiques historiographiques.

La tâche est quotidienne et concrète: réparer une gouttière, protéger un meuble, surveiller un sentier, accueillir un visiteur.

Vallée des Briars


Mais Sainte-Hélène étant ce qu’elle est — une île isolée au milieu de l’Atlantique — les rôles prennent parfois une tournure inattendue. Pour beaucoup de voyageurs qui préparent leur venue, l’administrateur des lieux devient naturellement une sorte de point de repère. On lui écrit pour demander des conseils, des informations, ou simplement pour savoir comment atteindre cet endroit que peu de cartes semblent vouloir indiquer clairement.

Il arrive alors que certains imaginent que mes fonctions incluent aussi l’organisation de leur séjour : trouver un hôtel, réserver une voiture, prévoir un itinéraire ou organiser un transfert depuis l’aéroport.

La chose est compréhensible. Sur une île qui compte à peine quelques milliers d’habitants, les frontières entre les métiers semblent parfois moins nettes qu’ailleurs.


Black Rock

La réalité est pourtant plus simple : les voyageurs qui viennent jusqu’à Sainte-Hélène sont accueillis par les acteurs touristiques de l’île, qui connaissent mieux que quiconque les subtilités logistiques de ce petit territoire posé au milieu de l’océan.

Quant à moi, je reste à ma place — celle qui consiste à veiller sur les lieux où l’histoire s’est arrêtée un jour de mai 1821.

Il faut dire qu’au bout du monde, les journées sont déjà bien remplies. Et l’Empereur, qui avait fini par trouver ici un certain goût pour le jardinage, n’aurait sans doute pas imaginé qu’un jour l’on demanderait à son conservateur de réserver des chambres d’hôtel.


Maison de longwood à la tombée de la nuit


mercredi 4 mars 2026

Domaines français en territoire étranger : un précédent alsacien

Un « héritier direct de Xavier Uhlmann », Xavier Maillard, Maître en affaires internationales, m’avait, en 2008, adressé un message d’une rare précision juridique. J’en livre ici un extrait, tant il éclaire avec justesse le statut singulier des domaines français de Sainte-Hélène.


Son propos prend appui sur un cas moins connu, mais tout aussi révélateur : celui de la forêt de l’Obermundat, à Wissembourg, dans le Bas-Rhin.

« … la notion des domaines français en territoire étranger ne me laisse pas non plus indifférent… »

Suit un développement détaillé sur cette forêt domaniale française située aujourd’hui en Allemagne, dont le statut a été façonné par les aléas du Congrès de Vienne, les rectifications de frontière d’après-guerre, les ordonnances d’occupation et les accords diplomatiques de 1984.



Le cas de l’Obermundat rappelle que la propriété domaniale peut, dans certaines circonstances, survivre aux déplacements de souveraineté.

Il n’est pas exceptionnel que des particuliers ou des communes possèdent des terres au-delà d’une frontière. Il est en revanche plus rare qu’un État demeure propriétaire de domaines situés sur le territoire souverain d’un autre État.

C’est pourtant le cas des domaines français de Sainte-Hélène depuis Napoléon III.

Comme pour la forêt de Wissembourg, il s’agit d’une dissociation subtile entre propriété et souveraineté. À Sainte-Hélène, la République française est propriétaire des sites de Longwood, du Pavillon des Briars et de la Tombe, tout en reconnaissant pleinement la souveraineté britannique sur l’île.

Le parallèle est éclairant : dans les deux situations, le droit domanial traverse les frontières sans les abolir.

La comparaison alsacienne montre que ces constructions juridiques ne relèvent ni de l’anomalie ni de l’exception exotique. Elles s’inscrivent dans une tradition européenne où l’histoire, la diplomatie et le droit se superposent avec prudence.

À Wissembourg comme à Sainte-Hélène, la terre peut changer de souveraineté ; la propriété, elle, suit parfois une autre logique.

Et dans ces subtilités juridiques se lit une vérité plus large : les frontières politiques ne coïncident pas toujours avec les traces que l’histoire a déposées sur le sol.

lundi 2 mars 2026

Les domaines français à travers le monde

 Il existe, au-delà des frontières de la République, quelques domaines français historiques dispersés entre l’Europe, le Proche-Orient et l’océan Atlantique.

Domaine national de Longwood, 2014


Ces domaines sont des propriétés de l’État français situées sur le territoire de pays souverains. Ils ne constituent pas des enclaves : la France n’y exerce pas de souveraineté politique pleine et entière, même si des dispositions particulières peuvent s’y appliquer en raison de leur statut spécifique.

Ces lieux, singuliers par leur histoire, témoignent d’un passé diplomatique, culturel et religieux dense. La liste qui suit n’est peut-être pas absolument exhaustive, mais elle permet de saisir l’ampleur et la diversité de ces implantations.


1 – Les Pieux Établissements de la France à Rome et à Lorette

Placés sous la tutelle de l’ambassade de France auprès du Saint-Siège, les Pieux Établissements résultent de donations anciennes.

Ils comprennent notamment :

Cinq églises et leurs dépendances :

  • La Trinité-des-Monts

  • Saint-Louis-des-Français et le couvent attenant

  • Saint-Nicolas-des-Lorrains

  • Saint-Yves-des-Bretons

  • Saint-Claude-des-Francs-Comtois de Bourgogne

S’y ajoutent plusieurs immeubles à Rome ainsi que la chapellenie de l’église de Lorette et quelques hectares attenants.


2 – La Villa Médicis

Toujours à Rome, la Villa Médicis constitue l’un des symboles majeurs de la présence culturelle française à l’étranger.

L’Académie de France à Rome, créée en 1666 sous l’impulsion de Colbert, permit à des artistes tels que Boucher, Fragonard ou Houdon de parfaire leur formation. Supprimée au début de la Révolution, elle fut rétablie en 1795 par le Directoire.

Le 18 mai 1803, l’Académie quitta le Palais Mancini pour s’installer à la Villa Médicis, ancienne résidence du cardinal Ferdinand de Médicis au XVIᵉ siècle. Depuis lors, d’illustres pensionnaires — Gounod, Debussy, Berlioz ou Bizet — y ont travaillé.

La Villa Médicis demeure, en quelque sorte, l’ambassade de l’art français à Rome.


3 – Au Proche-Orient

Plusieurs domaines français sont situés en Israël et à Jérusalem :

  • L’église Sainte-Anne, construite sur le site supposé de la maison des parents de la Vierge Marie et proche de la piscine de Bethesda.

  • Abou-Gosh (Abu Gosh), ancienne commanderie croisée comprenant une église et une crypte, aujourd’hui abbaye bénédictine.

  • L’Eleona, lieu traditionnellement identifié comme celui où le Christ aurait enseigné le Notre-Père.

  • Le Tombeau des Rois, mausolée attribué à la princesse Hélène d’Adiabène.

Ces sites, à forte charge spirituelle et historique, relèvent d’un régime particulier hérité du XIXᵉ siècle.


Domaine national de la Tombe de Napoléon

4 – Sur l’île de Sainte-Hélène

Dans l’Atlantique Sud, trois domaines français sont situés sur le territoire britannique de Sainte-Hélène :

  • Longwood House, où Napoléon passa les dernières années de son exil.

  • La Vallée du Géranium (Vallée du Tombeau).

  • Le Pavillon des Briars.

Longwood House et la Vallée du Tombeau furent acquis par Napoléon III auprès du gouvernement britannique. Le Pavillon des Briars fut offert à la France en 1959 par l’arrière-petite-fille de William Balcombe.

Ces propriétés constituent un cas emblématique de dissociation entre propriété domaniale française et souveraineté britannique.


Domaine national des Briars



5 – La forêt de l’Obermundat

La forêt de l’Obermundat, près de Wissembourg (Bas-Rhin), offre un autre exemple de domaine français situé hors du territoire national.

Initialement française, elle fut rattachée à la Bavière rhénane en 1815. Après la Seconde Guerre mondiale, elle fut provisoirement réunie à la France afin d’assurer l’approvisionnement en eau de la ville de Wissembourg.

Le 23 avril 1949, l’ordonnance 212 du général Koenig formalisa son annexion provisoire au département du Bas-Rhin.

Un accord franco-allemand du 10 mai 1984 rétablit la frontière antérieure tout en maintenant la propriété foncière française de la forêt (à l’exception des ruines du château du Guttenberg). Aujourd’hui, cette forêt domaniale française située en Allemagne est gérée par l’Office national des forêts.


Ces domaines, dispersés à travers le monde, illustrent la complexité des héritages diplomatiques et juridiques du XIXᵉ siècle.

Ils rappellent surtout que la présence d’un État ne se limite pas à la souveraineté politique. Elle peut aussi s’inscrire dans la mémoire, dans la culture et dans la propriété.

Et parfois, comme à Sainte-Hélène, dans le silence d’un plateau battu par les vents.

mercredi 25 février 2026

Sainte-Hélène, symbole de l’amitié anglo-française

Sainte-Hélène est l’une des dernières possessions héritées de l’Empire britannique. 

Confetti volcanique posé au milieu de l’Atlantique Sud, elle pourrait n’être qu’un point discret sur les cartes. Pourtant, pour le monde entier — et même pour les Anglo-Saxons eux-mêmes — son nom demeure indissociable de celui de l’empereur des Français.

Parloir, Longwood House

Ainsi, cette île lointaine est devenue un trait d’union paradoxal entre deux grandes et anciennes nations, longtemps rivales, souvent ennemies, mais toujours liées.

En 1815, lorsque Napoléon fut relégué à Sainte-Hélène, l’Europe sortait exsangue de plus de vingt années de bouleversements. Monarchies absolues et régimes libéraux coexistaient dans un équilibre fragile ; conservatisme et libéralisme s’observaient, s’opposaient ; les mouvements nationaux commençaient à s’affirmer.

Comme l’écrivait Gilbert Martineau :

« En 1815, Napoléon mis sous clé à Sainte-Hélène, l'Angleterre et la France s'étaient retrouvées comme après Picquigny mais dans une Europe en ébullition, où monarchies absolues et régimes libéraux coexistaient, conservatisme et libéralisme allaient s'affronter et les mouvements de nationalités s'affirmer. Les deux nations, qui faisaient figure de directeurs de conscience, n'avaient d'autre choix que d'esquisser un rapprochement. »
Gilbert Martineau, L’Entente cordiale, Éditions France-Empire, 1984

L’épisode de Sainte-Hélène marque une césure.


Depuis l’installation de Napoléon sur le rocher atlantique, la France et la Grande-Bretagne ne se sont plus jamais affrontées directement sur un champ de bataille. Les rivalités ont subsisté, les divergences ont perduré, quelques esclandres ont ponctué l’histoire. Mais la guerre ouverte entre les deux nations s’est tue.

Sainte-Hélène est ainsi devenue, presque malgré elle, un monument naturel que l’histoire s’est approprié. Lieu d’exil, lieu de captivité, elle s’est transformée en symbole discret d’une réconciliation progressive.


Entre mémoire française et souveraineté britannique, l’île incarne aujourd’hui cette entente devenue structurelle.

Sur ce plateau battu par les vents, l’histoire des conflits s’est muée en mémoire partagée.
Et lorsque le soir descend sur Longwood, il ne distingue plus les anciennes frontières : il enveloppe simplement un lieu où deux nations ont appris, lentement, à se reconnaître autrement.


dimanche 22 février 2026

Reflections on A Journey to St Helena: Journey's End: - Le dernier Napoléon

Je découvre avec gratitude la recension que John Tyrell consacre à mon dernier ouvrage.
Lecture attentive, précise, exigeante — comme toujours.



Je la partage ici pour ceux qui souhaiteraient en prendre connaissance :

Reflections on A Journey to St Helena: Journey's End: - Le dernier Napoléon : "This last Napoleon is multifaceted. He is the one we like to imagine". When I first heard of the title I thought...

Stamford Raffles à Longwood, mai 1816

 

Portrait par George Francis Joseph, 1817.
National Portrait Gallery, Londres.

Sir Thomas Stamford Bingley Raffles (1781-1826)

En mai 1816, un navire venu de Batavia jeta l’ancre au large de Sainte-Hélène. Parmi ses passagers se trouvait Stamford Raffles, administrateur britannique au service de la Compagnie des Indes orientales, déjà marqué par l’expérience coloniale et promis à d’autres entreprises lointaines. Il regagnait l’Angleterre. L’île ne devait être qu’une escale. Elle devint une rencontre.

Le 19 mai, Raffles obtint l’autorisation de se rendre à Longwood.

Il faut imaginer ce moment : la route qui monte, les brumes, l’herbe battue par le vent, et cette maison posée comme une halte au bout du monde. Depuis des mois, des années, Sainte-Hélène voyait défiler des silhouettes venues de l’Inde ou du Cap, toutes animées du même désir : voir Napoléon. Souvent, l’espoir s’éteignait aux portes de Longwood. On raconte qu’une comtesse, arrivée avec une flotte d’Inde, quitta l’île sans avoir obtenu audience. L’Empereur avait refusé l’invitation que lui adressait le gouverneur.

Raffles, lui, fut reçu.

William Warden, chirurgien du Northumberland, évoque la scène. La curiosité de Raffles était ardente, presque impatiente. Malgré la fatigue et les indispositions que l’on prêtait à Napoléon, une heure fut fixée. L’entretien eut lieu. Le visiteur se déclara honoré de l’accueil.

Et pourtant, ce qu’il emporta ne fut pas admiration, mais trouble.

Dans ses notes, Raffles décrit un homme d’une intelligence redoutable, tendu vers la domination, entièrement voué à lui-même. Il y voit moins le héros déchu qu’une volonté capturée, intacte dans son énergie mais privée d’horizon. « Tout esprit et point de cœur », écrit-il en substance. Une force contenue, comme un animal pris au piège, non apprivoisé.

Un autre témoignage rapporte une scène brève et presque sèche. Napoléon, se retournant vivement, ôtant son chapeau pour le placer sous son bras. Les questions posées avec rapidité : nom, pays, années en Inde, campagne de Java. À peine une réponse esquissée qu’une autre interrogation suivait. Puis un léger signe de tête. L’audience était close. L’Empereur reprenait sa marche. Les visiteurs s’éloignaient.

Il reste de cette rencontre quelque chose d’inachevé.

Deux empires s’y frôlent sans se comprendre : l’un continental, désormais réduit à une île ; l’autre maritime, en pleine expansion vers l’Orient. L’Empereur déchu et le futur fondateur de Singapour se croisent dans le vent de Longwood, à l’heure où le soleil décline sur les bruyères.

Sainte-Hélène, une fois encore, n’est ni centre ni périphérie.
Elle est ce lieu suspendu où les destinées passent, se toisent, et s’éloignent.

Au crépuscule, il ne reste que la lumière basse sur les collines et le souvenir d’un dialogue trop bref pour être décisif, trop chargé d’histoire pour être insignifiant.