En 1856, Napoléon III engagea une négociation diplomatique délicate avec Londres pour racheter ces lieux chargés d’histoire. Voici comment Longwood et le Tombeau devinrent des domaines nationaux français à l’étranger.
L’acquisition de Longwood et du Tombeau – 1856
Nous sommes en 1856, quarante et un ans après la mort de Napoléon à Sainte-Hélène.
La mémoire de l’Empereur hante encore l’île, et plus particulièrement deux lieux emblématiques : la maison de Longwood, où il vécut ses six dernières années, et le vallon isolé où il fut inhumé en 1821.
Après la mort de Napoléon, Longwood House redevint la propriété de la dernière Compagnie des Indes britannique, avant d’être transférée à la Couronne. Celle-ci la loua à un fermier qui en fit un usage agricole : le salon de l’Empereur servait à loger une batteuse, et sa chambre… à abriter des moutons.
La vallée du Tombeau, alors aux mains d’un particulier, devint l’objet d’un commerce aussi lucratif que scandaleux : les visiteurs devaient payer trois shillings pour voir la pierre tombale.
Depuis l’exhumation de 1840 et le retour triomphal de la dépouille à Paris, la tombe de Napoléon est vide. Mais le site reste un lieu de pèlerinage pour les Français qui affrontent la longue traversée jusqu’à Sainte-Hélène. Ni la maison ni le tombeau ne sont alors la propriété de la France : ils appartiennent toujours au gouvernement britannique, qui les entretient de manière sommaire.
Des officiers de la Marine française rapportèrent cette situation à Napoléon III. Le neveu du défunt, décidé à y remédier, engagea dès 1854 des négociations avec Londres. Les discussions portèrent sur la cession des deux sites à la France, non comme territoire colonial, mais comme propriétés privées de l’État français, protégées par un statut particulier.
Illustration du livre du Capitaine Masselin qui a restauré Longwood en 1860 |
La vallée du Tombeau fut achetée pour 1 600 livres — un prix jugé élevé, mais qu’il fallut accepter car le célèbre Barnum figurait parmi les acheteurs potentiels. Longwood House, louée jusqu’en 1873, fut quant à elle cédée pour 3 500 livres, somme que le gouverneur jugeait exorbitante mais que la France dut payer. S’y ajouta un capital de 2 000 livres, destiné à compenser les pertes de la colonie, portant le total à 7 100 livres, versés au Trésor britannique par l’intermédiaire de la banque Rothschild.
La reine Victoria, en Conseil privé, consentit alors à renoncer aux droits de la Couronne sur ces propriétés, transférées à « Napoléon III, neveu de Sa Majesté le défunt Empereur Napoléon Ier ».
Le 8 septembre 1856, l’accord fut scellé : la Maison de Longwood, son jardin et la vallée du Tombeau passèrent officiellement dans le patrimoine de la France. Les documents de la transaction — plans, descriptions, relevés cadastraux — furent soigneusement annexés à l’acte. Ce sont ces mêmes documents que je vous présente aujourd’hui, témoins silencieux d’un moment diplomatique discret mais hautement symbolique.
En mai 1858, le chef d’escadron Rougemont, vétéran de Waterloo et commandant des résidences impériales, prit possession des lieux au nom de la France. Depuis ce jour, un représentant de la France réside en permanence à Sainte-Hélène.
Public Notice – « Put up to let… » - Annonce publique de
la mise en location des domaines de Longwood – L’ensemble des domaines de Longwood,
qui incluait Longwood New-House, a fait l’objet d’une mise en location pour
exploitation agricole. La résidence de Napoléon était devenue, pour reprendre
les termes de l’avis public, « bâtiments de ferme »
Tombe par HA Turner vers 1840 (aquarelle) - Coll. Domaines nationaux, don J-P. Mayeux |
Longwood retrouva peu à peu son caractère de résidence impériale, et le Tombeau, bien que vide, demeura un lieu de mémoire, où l’histoire et l’émotion se mêlent dans le murmure du vent et le parfum des géraniums.
Un avis anglais
« La transaction par laquelle un gouvernement étranger
entra en possession d’une propriété foncière perpétuelle et libre dans une
colonie britannique est intéressante pour ceux qui connaissent les lois
interdisant l’aliénation de terrains à des ressortissants étrangers.
Le terrain où se situe Longwood House appartenait au
gouvernement, tandis que celui où était enterré l’empereur était un terrain «
libre » transformé en propriété foncière perpétuelle et libre en vertu d’une
proclamation de 1843.
La tombe, en 1821, appartenait à un certain M. Torbett,
et, au terme de négociations avec celui-ci, la Compagnie des Indes orientales
britannique avait acquis « l’usage et l’accès libres vers et depuis la tombe »,
tant que le corps y reposerait. La somme versée en échange s’élevait au total à
1200 livres. Des années plus tard, Torbett hypothéqua la propriété, avec
d’autres biens lui appartenant, au bénéfice des frères J.J. et S.F. Pritchard,
pour la somme de 2700 livres. Il mourut insolvable ; les administrateurs de la
succession étant dans l’incapacité de rembourser l’hypothèque, les biens
hypothéqués furent saisis et la tombe devint donc propriété des frères
Pritchard.
Après l’exhumation, la famille Pritchard garda un œil sur
l’affaire. Des annonces pour la vente de la tombe et de la première maison de
Bertrand parurent fréquemment dans les journaux locaux ; les officiers d’une
frégate française firent une fois des offres en leur nom et au nom du
gouvernement français pour l’achat de la propriété. Les deux frères furent même
en pourparlers avec le célèbre M. Barnum. Ces offres furent signalées au Bureau
colonial, qui informa le gouverneur que la cession du terrain à un sujet
étranger sous forme de propriété perpétuelle et libre était illégale.
La situation de Longwood était similaire.
En 1850, l'ingénieux Isaac Moss obtint un bail de 14 ans
pour la propriété et tout porte à croire que cela lui permit de chasser
l'occupant des lieux, le Capitaine Mason. Isaac Moss s'embarquait ainsi dans
une véritable spéculation.
En 1852, la propagande sur le statut de Longwood House
était lancée dans la presse de Sainte-Hélène et en 1855, un pamphlet fut publié
qui fut même diffusé en France.
Avec l'arrivée au pouvoir de Napoléon III, la
restauration de Longwood House devint uniquement une question de temps et en
1856 les négociations furent ouvertes. Il fut alors proposé au gouvernement
d'acquérir la tombe pour la céder ensuite avec Longwood House à l'Empereur
français. Les conseillers de la Couronne furent consultés sur les aspects
juridiques de l'affaire. Selon Cockburn et Westbury, Sainte-Hélène ayant été un
territoire « occupé » et non « cédé », les premiers habitants apportèrent avec
eux les lois anglaises alors existantes et applicables, parmi lesquelles une
loi interdisant aux étrangers de posséder un terrain. Que cela soit le cas ou
non, cela avait peu d'importance ; la loi interdisant aux étrangers de détenir
un terrain et la loi de Mortmain sur la propriété ayant été introduites, les
autorités locales étaient habilitées à modifier leurs lois en vertu du
Government of India Act de 1833. Il aurait donc été légal pour les autorités de
Sainte-Hélène, sous la direction du gouvernement de Sa Majesté, de voter un
règlement visant à céder ces terres à l'Empereur des Français. Mais le
président de la Cour de Sainte-Hélène n'était pas de cet avis. Il considéra la
cession illégale et contraire au droit public anglais. Cependant, les seuls
remerciements qu'il reçut pour sa peine concernaient l'expression « sans
réserve » de son point de vue. Les actes de cession furent dûment dressés et
l'ordonnance nécessaire fut promulguée.
Le transfert fut confirmé en temps utile par un Ordre de
la Reine au Conseil, signé étrangement par William Bathurst, et qui constitue
l'unique ordonnance présente dans le Code de Sainte-Hélène, exception faite de
celle abrogeant les Ordres au Conseil mentionnée précédemment. Localement,
cette mesure fut impopulaire[1]. »
[1] R. Kitching,
Premier Secrétaire du Gouvernement – texte traduit par Michel
Dancoisne-Martineau, inédit.