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samedi 27 juin 2026

De Longwood à Barnhill

De Longwood à Barnhill

Sur les traces de George Orwell, au bout de l'île de Jura


Il existe des voyages que l'on prépare avec une carte, et d'autres qui commencent bien avant le départ. Depuis de nombreuses années, Barnhill faisait partie de ces lieux que je rêvais de découvrir. Ce nom, discret, presque inconnu en dehors des admirateurs de George Orwell, évoquait pour moi une maison perdue au nord de l'île de Jura, là où l'écrivain trouva le silence nécessaire pour achever 1984. Ce n'était pas un monument que je venais chercher, encore moins un lieu de pèlerinage littéraire, mais une demeure dont le paysage avait accompagné la naissance d'une œuvre devenue universelle.


Ce désir de découverte était sans doute nourri par mon propre quotidien. Depuis bientôt quarante ans, ma vie est intimement liée à Longwood House, à Sainte-Hélène. Au fil des saisons, j'y ai appris que certaines maisons finissent par dépasser leur simple fonction d'habitation. Elles deviennent les témoins silencieux d'une destinée humaine. Les murs conservent moins des souvenirs que des présences ; les paysages semblent continuer de dialoguer avec ceux qui les ont contemplés. Longwood est de celles-là. Barnhill, je le pressentais, appartenait à cette même famille de lieux où le temps ne s'est jamais tout à fait écoulé.

Pour rejoindre Barnhill, il faut accepter que le voyage fasse partie de la découverte.

Depuis le continent écossais, un premier ferry conduit vers Islay. 



Puis un second rejoint Jura, cette île longue et montagneuse qui semble regarder l'Atlantique avec une tranquille indifférence. 


À mesure que l'on progresse vers le nord, les habitations se raréfient, les routes deviennent plus étroites et le téléphone cesse progressivement d'être un compagnon indispensable. On quitte peu à peu le monde des horaires et des notifications pour retrouver celui du vent, des marées et des distances.



Jura est souvent présentée comme l'une des îles les plus sauvages des Hébrides. Elle compte aujourd'hui à peine plus de deux cents habitants permanents, tandis que plusieurs milliers de cerfs parcourent librement ses collines. Les célèbres Paps of Jura, ces trois sommets caractéristiques visibles à des dizaines de kilomètres, dominent le paysage avec une majesté presque austère. Rien ici ne paraît avoir été conçu pour séduire le voyageur. C'est précisément ce qui en fait le charme.





Après le minuscule village de Craighouse, la route goudronnée s'interrompt. Commence alors une longue piste de gravier qui s'enfonce vers le nord-est de l'île. Pendant plusieurs kilomètres, elle serpente entre les landes, les tourbières, les ruisseaux et les pâturages. À chaque détour, le paysage semble gagner en solitude. On comprend peu à peu pourquoi George Orwell écrivit à un ami que Barnhill était un endroit « extraordinairement difficile d'accès ». Ce n'était pas une plainte. C'était précisément ce qu'il recherchait.


Puis, presque sans prévenir, la maison apparaît.

Aucun portail monumental.

Aucune billetterie.

Aucun panneau annonçant un haut lieu de la littérature britannique.

Simplement une maison blanche, posée dans l'immensité du paysage, comme si elle avait toujours appartenu à cette terre de vent et de bruyère.










Je suis resté quelques instants immobile.

Non par émotion spectaculaire, mais parce que certains lieux imposent naturellement le silence avant toute parole. Barnhill ne cherche pas à impressionner. Elle ne raconte rien d'elle-même. Elle attend simplement que le visiteur prenne le temps de regarder.

En levant les yeux vers ses fenêtres, je ne pensais pas seulement à George Orwell.

Je pensais aussi à Longwood House.

Les deux demeures n'ont presque rien en commun par leur architecture, leur histoire ou leur dimension. Pourtant, une même impression s'impose immédiatement : celle d'un lieu volontairement séparé du monde. Deux maisons battues par le vent, perdues sur des îles, où deux hommes, chacun à la fin de sa vie, écrivirent les pages qui devaient assurer leur postérité.

C'est à cet instant que j'ai compris que cette visite dépasserait largement la curiosité littéraire qui m'avait conduit jusqu'ici. Elle devenait une réflexion plus intime sur ces maisons qui, par leur isolement même, semblent offrir aux hommes le temps nécessaire pour laisser derrière eux leur dernier message.

jeudi 2 avril 2026

La folie Sainte-Hélène de Jean-Christophe Rufin

 Vient de paraître le dernier Jean-Christophe Rufin... apparemment mon emploi n'est pas de tout repos 🤫😎



À Sainte-Hélène, territoire britannique perdu dans l’Atlantique Sud, c’est la consternation. Le consul qui administre l’enclave française de Longwood, où est mort Napoléon, a disparu.
 
Comment peut-on se volatiliser sur une île reliée à l’Afrique du Sud par un avion chaque semaine et où tout le monde se connaît ? C’est ce qu’Aurel va être chargé de découvrir.




 
Il va vite comprendre que représenter la France à Sainte-Hélène n’est pas de tout repos. Car Napoléon rend fou. Son souvenir déchaîne encore des passions violentes. Le consul disparu ne manquait pas d’ennemis parmi les fondus de l’Empereur qui viennent visiter le lieu de son exil. Mais qui a pu lui en vouloir au point de l’éliminer ?
 
Sans l’aide d’une jeune Française venue dans cette contrée du bout du monde pour exorciser ses fantômes, Aurel aurait eu du mal à le découvrir.
 
Cette enquête hors norme va nous faire rencontrer des personnages extraordinaires. Cette fois, Aurel, pour notre plus grand plaisir, trouve plus original que lui…



Vu le 16/04.2026 dans le Figaro Littéraire :




dimanche 22 février 2026

Reflections on A Journey to St Helena: Journey's End: - Le dernier Napoléon

Je découvre avec gratitude la recension que John Tyrell consacre à mon dernier ouvrage.
Lecture attentive, précise, exigeante — comme toujours.



Je la partage ici pour ceux qui souhaiteraient en prendre connaissance :

Reflections on A Journey to St Helena: Journey's End: - Le dernier Napoléon : "This last Napoleon is multifaceted. He is the one we like to imagine". When I first heard of the title I thought...

samedi 29 avril 2023

À SAINTE-HÉLÈNE par Henri Roorda

 À SAINTE-HÉLÈNE par Henri Roorda



Au commencement du mois de juillet de l’année 1912, Alfred nous offrit généreusement, à Maxime et à moi, un voyage (aller et retour) à Sainte-Hélène. Nous commençâmes par protester : « Qu’irions-nous faire dans cette île lointaine ? Conduis-nous plutôt en Espagne. Ça te coûtera moins cher. »

Mais notre ami nous expliqua que son grand-père, décédé dans les parages immédiats de l’île, sur le paquebot qui le ramenait en Europe, avait été enterré là-bas.

— Il me laisse une centaine de mille francs. Mais une clause de son testament (un peu baroque) m’oblige à entretenir sa tombe. Je lui apporterai une couronne.

— Malheureux ! Tes fleurs seront fanées quand nous arriverons.

— Mais non ; je compte acheter des fleurs artificielles.

Il n’y avait plus à hésiter. Le 12 juillet, nous partîmes de Liverpool ; et, trois semaines plus tard, notre navire pénétrait dans le port de Jamestown. La traversée avait été excellente ; nous avions tout le temps joué au bridge, en buvant avec des pailles des boissons glacées.

En approchant de la petite ville, nous vîmes contre les murs du quai, écrits en lettres immenses, ces deux mots qui nous rappelèrent la patrie absente :

CHOCOLAT CAILLER

Toute personne civilisée qui débarque dans l’île de Sainte-Hélène songe avant tout à acheter des cartes postales illustrées et à les envoyer aux amis restés en Europe. C’est ce que nous fîmes. Alfred nous dit ensuite : « Nous allons porter la couronne au cimetière et nous entendre avec le jardinier. Après cela, nous pourrons reprendre notre bridge. »

La partie du cimetière de Jamestown qui est réservée aux étrangers morts sur les paquebots est très mal entretenue. Le gardien-jardinier-marbrier qui parents de ces défunts. Le fait est que nos questions mirent dans un visible embarras cet homme astucieux. Il ne reconnut pas sans hésiter la tombe du grand-père, laquelle, envahie par les orties, ressemblait étonnamment aux tombes voisines. Alfred lui dit alors avec sévérité : « Non ! je sens que ce n’est pas celle-là. » On lui en montra une seconde qui lui parut encore suspecte ; et il ne déposa sa couronne que sur la troisième. En partant, il donna cinq cents francs au gardien pour une pierre tombale ; il réclama un reçu et ajouta : « Je reviendrai dans six mois. »

Nous entrâmes, pour y faire notre bridge, dans le « Restaurant de l’Empereur », où nous commençâmes à déjeuner. Le repas fut si mauvais que notre humeur en fut tout assombrie. Mais, heureusement, le garçon qui nous servait nous demanda si nous allions repartir dans une heure. Nous apprîmes ainsi qu’un navire était en partance. Pour de la veine, c’était de la veine.

Maxime, qui n’avait encore rien dit, articula ces mots : « Nous ferons notre bridge quand nous serons à bord. » Et Alfred ajouta : « Filons ! » Nous filâmes.

Notre bateau venait à peine de se mettre en marche qu’Alfred s’écriait, avec l’accent du regret le plus profond : « Étourdis que nous sommes ! » Et il nous regarda avec un visage désolé.

— Qu’as-tu ?

— Nous avons oublié d’aller visiter la Maison…

— Quelle maison ?

— La maison de ce type…

— Quel type ?

— Mais vous devez le connaître : cette grande figure…

— Eh bien ! en voilà un renseignement !… Un type qui avait une grande figure !… Tu sais : si tu n’as rien de plus précis à nous dire…

— Je retrouverai son nom tout à l’heure. Il est connu. J’ai vu un jour un livre où l’on parlait de lui… Ah ! malheur ! J’avais promis à ma soeur de ramasser quelques pierres blanches, dans le jardin, comme souvenir…

Pendant toute la soirée, Alfred fut préoccupé ; il ne parvenait pas à retrouver le nom de son type.

Le lendemain, il y pensait encore. « Ma grand-mère, nous dit-il, aurait pu vous renseigner. Malheureusement, elle est morte. Elle possédait un verre dans lequel il avait bu. »

— Mon pauvre ami, c’est toi qui as bu. Nous allons faire un bridge ; ça te distraira.

Le moyen fut efficace. Alfred ne nous parla plus de cette maison qu’il aurait dû visiter à Sainte-Hélène ; et nous n’avons jamais pu savoir ce que cet animal voulait dire.