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Affichage des articles dont le libellé est Domaines nationaux. Afficher tous les articles
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mercredi 4 mars 2026

Domaines français en territoire étranger : un précédent alsacien

Un « héritier direct de Xavier Uhlmann », Xavier Maillard, Maître en affaires internationales, m’avait, en 2008, adressé un message d’une rare précision juridique. J’en livre ici un extrait, tant il éclaire avec justesse le statut singulier des domaines français de Sainte-Hélène.


Son propos prend appui sur un cas moins connu, mais tout aussi révélateur : celui de la forêt de l’Obermundat, à Wissembourg, dans le Bas-Rhin.

« … la notion des domaines français en territoire étranger ne me laisse pas non plus indifférent… »

Suit un développement détaillé sur cette forêt domaniale française située aujourd’hui en Allemagne, dont le statut a été façonné par les aléas du Congrès de Vienne, les rectifications de frontière d’après-guerre, les ordonnances d’occupation et les accords diplomatiques de 1984.



Le cas de l’Obermundat rappelle que la propriété domaniale peut, dans certaines circonstances, survivre aux déplacements de souveraineté.

Il n’est pas exceptionnel que des particuliers ou des communes possèdent des terres au-delà d’une frontière. Il est en revanche plus rare qu’un État demeure propriétaire de domaines situés sur le territoire souverain d’un autre État.

C’est pourtant le cas des domaines français de Sainte-Hélène depuis Napoléon III.

Comme pour la forêt de Wissembourg, il s’agit d’une dissociation subtile entre propriété et souveraineté. À Sainte-Hélène, la République française est propriétaire des sites de Longwood, du Pavillon des Briars et de la Tombe, tout en reconnaissant pleinement la souveraineté britannique sur l’île.

Le parallèle est éclairant : dans les deux situations, le droit domanial traverse les frontières sans les abolir.

La comparaison alsacienne montre que ces constructions juridiques ne relèvent ni de l’anomalie ni de l’exception exotique. Elles s’inscrivent dans une tradition européenne où l’histoire, la diplomatie et le droit se superposent avec prudence.

À Wissembourg comme à Sainte-Hélène, la terre peut changer de souveraineté ; la propriété, elle, suit parfois une autre logique.

Et dans ces subtilités juridiques se lit une vérité plus large : les frontières politiques ne coïncident pas toujours avec les traces que l’histoire a déposées sur le sol.

lundi 2 mars 2026

Les domaines français à travers le monde

 Il existe, au-delà des frontières de la République, quelques domaines français historiques dispersés entre l’Europe, le Proche-Orient et l’océan Atlantique.

Domaine national de Longwood, 2014


Ces domaines sont des propriétés de l’État français situées sur le territoire de pays souverains. Ils ne constituent pas des enclaves : la France n’y exerce pas de souveraineté politique pleine et entière, même si des dispositions particulières peuvent s’y appliquer en raison de leur statut spécifique.

Ces lieux, singuliers par leur histoire, témoignent d’un passé diplomatique, culturel et religieux dense. La liste qui suit n’est peut-être pas absolument exhaustive, mais elle permet de saisir l’ampleur et la diversité de ces implantations.


1 – Les Pieux Établissements de la France à Rome et à Lorette

Placés sous la tutelle de l’ambassade de France auprès du Saint-Siège, les Pieux Établissements résultent de donations anciennes.

Ils comprennent notamment :

Cinq églises et leurs dépendances :

  • La Trinité-des-Monts

  • Saint-Louis-des-Français et le couvent attenant

  • Saint-Nicolas-des-Lorrains

  • Saint-Yves-des-Bretons

  • Saint-Claude-des-Francs-Comtois de Bourgogne

S’y ajoutent plusieurs immeubles à Rome ainsi que la chapellenie de l’église de Lorette et quelques hectares attenants.


2 – La Villa Médicis

Toujours à Rome, la Villa Médicis constitue l’un des symboles majeurs de la présence culturelle française à l’étranger.

L’Académie de France à Rome, créée en 1666 sous l’impulsion de Colbert, permit à des artistes tels que Boucher, Fragonard ou Houdon de parfaire leur formation. Supprimée au début de la Révolution, elle fut rétablie en 1795 par le Directoire.

Le 18 mai 1803, l’Académie quitta le Palais Mancini pour s’installer à la Villa Médicis, ancienne résidence du cardinal Ferdinand de Médicis au XVIᵉ siècle. Depuis lors, d’illustres pensionnaires — Gounod, Debussy, Berlioz ou Bizet — y ont travaillé.

La Villa Médicis demeure, en quelque sorte, l’ambassade de l’art français à Rome.


3 – Au Proche-Orient

Plusieurs domaines français sont situés en Israël et à Jérusalem :

  • L’église Sainte-Anne, construite sur le site supposé de la maison des parents de la Vierge Marie et proche de la piscine de Bethesda.

  • Abou-Gosh (Abu Gosh), ancienne commanderie croisée comprenant une église et une crypte, aujourd’hui abbaye bénédictine.

  • L’Eleona, lieu traditionnellement identifié comme celui où le Christ aurait enseigné le Notre-Père.

  • Le Tombeau des Rois, mausolée attribué à la princesse Hélène d’Adiabène.

Ces sites, à forte charge spirituelle et historique, relèvent d’un régime particulier hérité du XIXᵉ siècle.


Domaine national de la Tombe de Napoléon

4 – Sur l’île de Sainte-Hélène

Dans l’Atlantique Sud, trois domaines français sont situés sur le territoire britannique de Sainte-Hélène :

  • Longwood House, où Napoléon passa les dernières années de son exil.

  • La Vallée du Géranium (Vallée du Tombeau).

  • Le Pavillon des Briars.

Longwood House et la Vallée du Tombeau furent acquis par Napoléon III auprès du gouvernement britannique. Le Pavillon des Briars fut offert à la France en 1959 par l’arrière-petite-fille de William Balcombe.

Ces propriétés constituent un cas emblématique de dissociation entre propriété domaniale française et souveraineté britannique.


Domaine national des Briars



5 – La forêt de l’Obermundat

La forêt de l’Obermundat, près de Wissembourg (Bas-Rhin), offre un autre exemple de domaine français situé hors du territoire national.

Initialement française, elle fut rattachée à la Bavière rhénane en 1815. Après la Seconde Guerre mondiale, elle fut provisoirement réunie à la France afin d’assurer l’approvisionnement en eau de la ville de Wissembourg.

Le 23 avril 1949, l’ordonnance 212 du général Koenig formalisa son annexion provisoire au département du Bas-Rhin.

Un accord franco-allemand du 10 mai 1984 rétablit la frontière antérieure tout en maintenant la propriété foncière française de la forêt (à l’exception des ruines du château du Guttenberg). Aujourd’hui, cette forêt domaniale française située en Allemagne est gérée par l’Office national des forêts.


Ces domaines, dispersés à travers le monde, illustrent la complexité des héritages diplomatiques et juridiques du XIXᵉ siècle.

Ils rappellent surtout que la présence d’un État ne se limite pas à la souveraineté politique. Elle peut aussi s’inscrire dans la mémoire, dans la culture et dans la propriété.

Et parfois, comme à Sainte-Hélène, dans le silence d’un plateau battu par les vents.

mercredi 25 février 2026

Sainte-Hélène, symbole de l’amitié anglo-française

Sainte-Hélène est l’une des dernières possessions héritées de l’Empire britannique. 

Confetti volcanique posé au milieu de l’Atlantique Sud, elle pourrait n’être qu’un point discret sur les cartes. Pourtant, pour le monde entier — et même pour les Anglo-Saxons eux-mêmes — son nom demeure indissociable de celui de l’empereur des Français.

Parloir, Longwood House

Ainsi, cette île lointaine est devenue un trait d’union paradoxal entre deux grandes et anciennes nations, longtemps rivales, souvent ennemies, mais toujours liées.

En 1815, lorsque Napoléon fut relégué à Sainte-Hélène, l’Europe sortait exsangue de plus de vingt années de bouleversements. Monarchies absolues et régimes libéraux coexistaient dans un équilibre fragile ; conservatisme et libéralisme s’observaient, s’opposaient ; les mouvements nationaux commençaient à s’affirmer.

Comme l’écrivait Gilbert Martineau :

« En 1815, Napoléon mis sous clé à Sainte-Hélène, l'Angleterre et la France s'étaient retrouvées comme après Picquigny mais dans une Europe en ébullition, où monarchies absolues et régimes libéraux coexistaient, conservatisme et libéralisme allaient s'affronter et les mouvements de nationalités s'affirmer. Les deux nations, qui faisaient figure de directeurs de conscience, n'avaient d'autre choix que d'esquisser un rapprochement. »
Gilbert Martineau, L’Entente cordiale, Éditions France-Empire, 1984

L’épisode de Sainte-Hélène marque une césure.


Depuis l’installation de Napoléon sur le rocher atlantique, la France et la Grande-Bretagne ne se sont plus jamais affrontées directement sur un champ de bataille. Les rivalités ont subsisté, les divergences ont perduré, quelques esclandres ont ponctué l’histoire. Mais la guerre ouverte entre les deux nations s’est tue.

Sainte-Hélène est ainsi devenue, presque malgré elle, un monument naturel que l’histoire s’est approprié. Lieu d’exil, lieu de captivité, elle s’est transformée en symbole discret d’une réconciliation progressive.


Entre mémoire française et souveraineté britannique, l’île incarne aujourd’hui cette entente devenue structurelle.

Sur ce plateau battu par les vents, l’histoire des conflits s’est muée en mémoire partagée.
Et lorsque le soir descend sur Longwood, il ne distingue plus les anciennes frontières : il enveloppe simplement un lieu où deux nations ont appris, lentement, à se reconnaître autrement.


samedi 14 février 2026

Deux vitrines pour une même mémoire

 Depuis plusieurs années, ce blog constitue le fil continu des actualités des Domaines nationaux français à Sainte-Hélène : recherches historiques, conservation, archives, événements et réflexions autour de l’exil napoléonien. Il demeure l’espace du temps long, de l’explication et de la mise en perspective.



Nous avons récemment décidé d’ouvrir, en complément, une page Instagram dédiée principalement aux images et aux vidéos courtes. L’objectif n’est pas de multiplier les supports, ni de disperser la parole, mais au contraire de mieux la structurer :
Instagram pour le regard immédiat, le mouvement, la lumière des lieux ;
le blog pour l’analyse, la mémoire, le contexte et la durée.



Ces deux vitrines formeront désormais notre présence numérique cohérente et maîtrisée. Elles constitueront également un vivier de contenus mobilisables par nos partenaires institutionnels — Ambassade de France, Consulat général, Fondation Napoléon, autorités héléniennes et acteurs du tourisme.

Le site institutionnel officiel demeure, quant à lui, la référence administrative.

Cette organisation répond à une nécessité simple : concentrer l’énergie là où elle est la plus utile. Les Domaines nationaux à Sainte-Hélène ne disposent ni d’un service de communication dédié ni d’une équipe numérique. Leur voix reste celle d’une administration patrimoniale éloignée, assumée avec constance, mais portée par des moyens limités.

Il ne s’agit donc pas d’une expansion, mais d’un ajustement.
Deux supports, clairement identifiés, pour éviter la dispersion et préserver l’essentiel : les lieux, leur mémoire et le temps long.

mercredi 13 août 2025

L'histoire des domaines nationaux dans l'île de Sainte-Hélène (Océan atlantique sud) #02

Quarante et un ans après la mort de Napoléon à Sainte-Hélène, la France n’était toujours pas propriétaire des lieux où l’Empereur avait vécu et reposé. Longwood House servait d’entrepôt agricole, la vallée du Tombeau se visitait contre trois shillings, et le souvenir impérial s’effaçait sous la poussière.

En 1856, Napoléon III engagea une négociation diplomatique délicate avec Londres pour racheter ces lieux chargés d’histoire. Voici comment Longwood et le Tombeau devinrent des domaines nationaux français à l’étranger.





L’acquisition de Longwood et du Tombeau – 1856

Nous sommes en 1856, quarante et un ans après la mort de Napoléon à Sainte-Hélène.
La mémoire de l’Empereur hante encore l’île, et plus particulièrement deux lieux emblématiques : la maison de Longwood, où il vécut ses six dernières années, et le vallon isolé où il fut inhumé en 1821.

Après la mort de Napoléon, Longwood House redevint la propriété de la dernière Compagnie des Indes britannique, avant d’être transférée à la Couronne. Celle-ci la loua à un fermier qui en fit un usage agricole : le salon de l’Empereur servait à loger une batteuse, et sa chambre… à abriter des moutons. 



1840 - Stack - View in the island 


La vallée du Tombeau, alors aux mains d’un particulier, devint l’objet d’un commerce aussi lucratif que scandaleux : les visiteurs devaient payer trois shillings pour voir la pierre tombale.



Depuis l’exhumation de 1840 et le retour triomphal de la dépouille à Paris, la tombe de Napoléon est vide. Mais le site reste un lieu de pèlerinage pour les Français qui affrontent la longue traversée jusqu’à Sainte-Hélène. Ni la maison ni le tombeau ne sont alors la propriété de la France : ils appartiennent toujours au gouvernement britannique, qui les entretient de manière sommaire.

Des officiers de la Marine française rapportèrent cette situation à Napoléon III. Le neveu du défunt, décidé à y remédier, engagea dès 1854 des négociations avec Londres. Les discussions portèrent sur la cession des deux sites à la France, non comme territoire colonial, mais comme propriétés privées de l’État français, protégées par un statut particulier.

Illustration du livre du Capitaine Masselin qui a restauré Longwood en 1860

La vallée du Tombeau fut achetée pour 1 600 livres — un prix jugé élevé, mais qu’il fallut accepter car le célèbre Barnum figurait parmi les acheteurs potentiels. Longwood House, louée jusqu’en 1873, fut quant à elle cédée pour 3 500 livres, somme que le gouverneur jugeait exorbitante mais que la France dut payer. S’y ajouta un capital de 2 000 livres, destiné à compenser les pertes de la colonie, portant le total à 7 100 livres, versés au Trésor britannique par l’intermédiaire de la banque Rothschild.

La reine Victoria, en Conseil privé, consentit alors à renoncer aux droits de la Couronne sur ces propriétés, transférées à « Napoléon III, neveu de Sa Majesté le défunt Empereur Napoléon Ier ».


Le 8 septembre 1856, l’accord fut scellé : la Maison de Longwood, son jardin et la vallée du Tombeau passèrent officiellement dans le patrimoine de la France. Les documents de la transaction — plans, descriptions, relevés cadastraux — furent soigneusement annexés à l’acte. Ce sont ces mêmes documents que je vous présente aujourd’hui, témoins silencieux d’un moment diplomatique discret mais hautement symbolique.

En mai 1858, le chef d’escadron Rougemont, vétéran de Waterloo et commandant des résidences impériales, prit possession des lieux au nom de la France. Depuis ce jour, un représentant de la France réside en permanence à Sainte-Hélène.

Public Notice – « Put up to let… » - Annonce publique de la mise en location des domaines de Longwood – L’ensemble des domaines de Longwood, qui incluait Longwood New-House, a fait l’objet d’une mise en location pour exploitation agricole. La résidence de Napoléon était devenue, pour reprendre les termes de l’avis public, « bâtiments de ferme » 


Tombe par HA Turner vers 1840 (aquarelle) - Coll. Domaines nationaux, don J-P. Mayeux

Longwood retrouva peu à peu son caractère de résidence impériale, et le Tombeau, bien que vide, demeura un lieu de mémoire, où l’histoire et l’émotion se mêlent dans le murmure du vent et le parfum des géraniums.



Un avis anglais

« La transaction par laquelle un gouvernement étranger entra en possession d’une propriété foncière perpétuelle et libre dans une colonie britannique est intéressante pour ceux qui connaissent les lois interdisant l’aliénation de terrains à des ressortissants étrangers.

Le terrain où se situe Longwood House appartenait au gouvernement, tandis que celui où était enterré l’empereur était un terrain « libre » transformé en propriété foncière perpétuelle et libre en vertu d’une proclamation de 1843.

La tombe, en 1821, appartenait à un certain M. Torbett, et, au terme de négociations avec celui-ci, la Compagnie des Indes orientales britannique avait acquis « l’usage et l’accès libres vers et depuis la tombe », tant que le corps y reposerait. La somme versée en échange s’élevait au total à 1200 livres. Des années plus tard, Torbett hypothéqua la propriété, avec d’autres biens lui appartenant, au bénéfice des frères J.J. et S.F. Pritchard, pour la somme de 2700 livres. Il mourut insolvable ; les administrateurs de la succession étant dans l’incapacité de rembourser l’hypothèque, les biens hypothéqués furent saisis et la tombe devint donc propriété des frères Pritchard.

Après l’exhumation, la famille Pritchard garda un œil sur l’affaire. Des annonces pour la vente de la tombe et de la première maison de Bertrand parurent fréquemment dans les journaux locaux ; les officiers d’une frégate française firent une fois des offres en leur nom et au nom du gouvernement français pour l’achat de la propriété. Les deux frères furent même en pourparlers avec le célèbre M. Barnum. Ces offres furent signalées au Bureau colonial, qui informa le gouverneur que la cession du terrain à un sujet étranger sous forme de propriété perpétuelle et libre était illégale. 

La situation de Longwood était similaire.

En 1850, l'ingénieux Isaac Moss obtint un bail de 14 ans pour la propriété et tout porte à croire que cela lui permit de chasser l'occupant des lieux, le Capitaine Mason. Isaac Moss s'embarquait ainsi dans une véritable spéculation.

En 1852, la propagande sur le statut de Longwood House était lancée dans la presse de Sainte-Hélène et en 1855, un pamphlet fut publié qui fut même diffusé en France.

Avec l'arrivée au pouvoir de Napoléon III, la restauration de Longwood House devint uniquement une question de temps et en 1856 les négociations furent ouvertes. Il fut alors proposé au gouvernement d'acquérir la tombe pour la céder ensuite avec Longwood House à l'Empereur français. Les conseillers de la Couronne furent consultés sur les aspects juridiques de l'affaire. Selon Cockburn et Westbury, Sainte-Hélène ayant été un territoire « occupé » et non « cédé », les premiers habitants apportèrent avec eux les lois anglaises alors existantes et applicables, parmi lesquelles une loi interdisant aux étrangers de posséder un terrain. Que cela soit le cas ou non, cela avait peu d'importance ; la loi interdisant aux étrangers de détenir un terrain et la loi de Mortmain sur la propriété ayant été introduites, les autorités locales étaient habilitées à modifier leurs lois en vertu du Government of India Act de 1833. Il aurait donc été légal pour les autorités de Sainte-Hélène, sous la direction du gouvernement de Sa Majesté, de voter un règlement visant à céder ces terres à l'Empereur des Français. Mais le président de la Cour de Sainte-Hélène n'était pas de cet avis. Il considéra la cession illégale et contraire au droit public anglais. Cependant, les seuls remerciements qu'il reçut pour sa peine concernaient l'expression « sans réserve » de son point de vue. Les actes de cession furent dûment dressés et l'ordonnance nécessaire fut promulguée.

Le transfert fut confirmé en temps utile par un Ordre de la Reine au Conseil, signé étrangement par William Bathurst, et qui constitue l'unique ordonnance présente dans le Code de Sainte-Hélène, exception faite de celle abrogeant les Ordres au Conseil mentionnée précédemment. Localement, cette mesure fut impopulaire[1]. »



[1] R. Kitching, Premier Secrétaire du Gouvernement – texte traduit par Michel Dancoisne-Martineau, inédit.




L'histoire des domaines nationaux dans l'île de Sainte-Hélène (Océan atlantique sud) #01





Il y a quelques jours, un lecteur m’a écrit pour me demander s’il existait des plans et cartes des domaines nationaux français sur l’île de Sainte-Hélène.


Oui, ils existent bel et bien.

Pour la Maison de Longwood et le Tombeau de Napoléon, j’ai ressorti les copies des documents originaux, soigneusement annexés à l’acte de proposition de vente établi en 1856.


Le domaine de la Tombe nommé alors "le Val Napoléon"

   


Puis la Maison de Longwood : 

 

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Pour le Pavillon des Briars, voici la copie du plan cadastral qui accompagnait le dernier transfert de propriété. Celui-ci fut le fruit de deux dons privés offerts à la République française : le premier, en 1957, par Dame Mabel Brooks ; le second, en 2008, par moi-même. les deux propriétés sont indiquées par les contours en rouge.


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Mais ces plans, s’ils sont précieux, ne prennent vraiment sens que replacés dans leur contexte. Il faut remonter le fil du temps, comprendre leurs origines, les circonstances de leur élaboration, et suivre leur histoire jusqu’à aujourd’hui.

C’est pourquoi, à l’occasion de cette question, je vous propose une série d’articles retraçant pas à pas l’histoire de ces lieux, telle qu’elle se lit à travers leurs cartes et leurs plans.

Commençons par le début, avec un rappel historique qui nous replongera au XIXᵉ siècle, au moment où la France acquit les deux premiers sites napoléoniens de l’île : la Maison de Longwood et le Tombeau de l’Empereur. ... (à suivre)

mercredi 6 novembre 2024

Conservateurs des domaines français à Sainte-Hélène #1957-1987 _ Gilbert Martineau #4 - 1972 - escale de la "Jeanne d'Arc" et de son escorte

 L'escale du porte hélicoptères Jeanne d'Arc de 1972 avait permis une série de photographies aériennes. 


La “Jeanne d’Arc” et son escorte en rade dans la baie de Jamestown

Visite officielle du Gouverneur Oates à bord



Cérémonie officielle autour de la Tombe de Napoléon
avec le Gouverneur Oates en uniforme




Le commandant de Castelbajac dépose une gerbe



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L'escale du porte hélicoptères Jeanne d'Arc de 1972 avait permis une série de photographies aériennes de Longwood

 

vendredi 1 novembre 2024

Conservateurs des domaines français à Sainte-Hélène #1957-1987 _ Gilbert Martineau #3 - 1967 - escale de la "Jeanne d'Arc" et du "Victor Schoelcher" - novembre 1967

 Pour Gibert Martineau, officier de la marine nationale en réserve, les escales de bâtiments militaires étaient des moments très émotionnels. 

Au mois de novembre 1967, il a accueilli la "Jeanne d'Arc" et le "Victor Schoelcher"





Cérémonie à la Tombe

Visite à bord du Gouverneur, Sir John Field




Cérémonie à la Tombe avec le gouverneur en grand uniforme colonial
 et C.V. Gélinet, Commandant de la "Jeanne d'Arc", CF Robinet, Commandant le "Victor Schoelcher"



mercredi 30 octobre 2024

témoignages : Sainte-Hélène en 1952 par Jacques-Yves Le Toumelin

Extrait de "Kurun, Autour du monde, 1949-1952" par Le Toumelin, Flammarion, 1953





7 avril 1952 - Pas d'étoiles pour faire un point crépusculaire, mais à quoi bon : je sais où je suis.

La nuit peu à peu se dépouille de ses ténèbres.

6 heures. Ciel couvert ; pluie ; grains. Sale temps pour atterrir !

6 h. 17.  « Terre ! » dis-je à voix haute. Un fin contour se dessine à peine, mais il n'y a pas à s'y tromper : c'est Sainte-Hélène, la tombée Est de l'île, que je relève immédiatement. Elle disparaît d'ailleurs aussitôt. Quelques minutes après, c'est la brève apparition de la tombée Ouest de la côte que je relève en toute hâte.

Puis c'est de nouveau le gris. Temps bouché. Visibilité quasi nulle.

La brise fraîchit. Pour une fois, l'alizé se décide à souffler un peu, au terme de l'étape ! Vitesse réduite, sous une seule trinquette, je cours vers la terre, pensant ne rétablir la grand-voile qu'à l'abri de l'île : j'aurai toute la journée pour gagner le mouillage.

De nombreuses bandes d'oiseaux, dont la plupart semblent s'intéresser à des bancs de poissons. Je vois le troisième poisson volant de la traversée.

10 h. 22. Île Sperry en vue, à petite distance. Cette petite île et les rocs qui l'entourent sortent seuls de la boucaille, à un demi mille de la grande île. Ces rochers déchiquetés, d'une sauvagerie magnifique, gardent le Sud de Sainte-Hélène.

10 h. 37. Pointe Ouest en vue, à petite distance. Malgré la proximité de la côte, seules m'apparaissent les extrémités de cet énorme bloc qui tombe brutalement dans la mer. Par ce temps bouché, ce décor est sinistre.

Bientôt la brise tombe presque complètement. Après avoir renvoyé la grand-voile, je double, à 11 h. 55, la pointe Ouest à trois encâblures environ.

À l'abri de l'île, je suis encalminé, mais le soleil vient alors révéler un paysage d'une note différente. Des cailloux tourmentés, de la lave ; des falaises abruptes qui vous dominent comme pour vous écraser. Aucune trace humaine.

Une très gracieuse petite mouette noire à la tête blanche[1] vient comme pour se poser à bord. Elle m'apporte le salut de l'île. La mer a repris une teinte bleue extraordinaire.

Le cotre avance à peine, sous quelques souffles changeants.

Bientôt, cependant, je distingue des touffes de verdure et quelques maisons en haut des vallées qui débouchent droit sur la mer.

Il faut louvoyer avec la brise debout. À 13 h.15, les maisons de Jamestown sont visibles. Sainte-Hélène est magnifique sous le soleil.

En guise de déjeuner, je croque une tablette de chocolat. Puis, après avoir tiré un grand bord, jusqu'à découvrir les deux pointes Nord de l'île, je vire à 16 h.10, estimant avoir James Bay à la bordée[2].

De loin, je vois venir au-devant de moi une embarcation à moteur ; c'est la vedette du gouvernement qui me propose la remorque, mais je décline son offre. Elle navigue alors bord à bord, ce qui me permet de converser. Je vais pouvoir utiliser un coffre d’amarrage ; je m'en réjouis, car mouiller par une grande profondeur est toujours ennuyeux pour un petit bateau.

À 17 h.50, l'équipage de la vedette m'amarre sur deux corps morts, à une demi-encâblure de l'escalier de débarquement de la baie James.

Vingt-deux jours de mer. C'est bien long pour mille sept cents milles de route, mais la bonne arrivée est l'essentiel.

Comme je ferlais ma grand-voile, arriva le vice-consul de France et seul Français de l'île, M. Peugeot. On lui avait câblé du Cap mon départ et la date probable de mon arrivée. Comme il avait escompté une traversée de quinze à dix-sept jours, il s'inquiétait aimablement, et d'autant plus qu'un paquebot, qui était passé quelques jours auparavant venant du Cap, n'avait pas vu le Kurun. Dès que mon arrivée lui avait été signalée, il était donc accouru, sans perdre un instant.

Le lendemain matin, par un très beau temps, il vint me chercher en voiture pour visiter l'île. J'étais en train de me baigner dans une eau claire et calme, d'une agréable température, et ce fut à la nage que je pris mon premier contact avec Sainte-Hélène.

James Bay est une baie ouverte, sans abri - ce que les marins appellent une rade foraine. Seule sa position sous le vent de l'île la protège de l'alizé de Suet. Mais la régularité du régime des vents ne confère pas à ce mouillage une sécurité absolue ; et quand la grosse houle provoquée par les tempêtes dans le Sud vient battre en côte, elle crée - tout comme à l'île Ascension, sa voisine - ces dangereux « rollers » (rouleaux) qui peuvent interdire tout débarquement. Un navire, en raison de cette éventualité, doit mouiller suffisamment loin de la côte, en eau profonde.

Ces « rollers », quoique peu fréquents, ont causé des pertes. Aussi faut-il s'en méfier.

Vue du large, Sainte-Hélène est un bloc de pierre élevé qui tombe à pic dans la mer. Pas une baie hospitalière. Aucune plage.

Rien. Une âpre sauvagerie. Un lieu de déportation idéal. Pour le débarquement, James Bay n'est pas tellement plus accueillant.

La falaise abrupte, qui domine de haut la mer, écrase l'homme.

Le débarquement se fait sur le roc ; il est plus ou moins difficile, car il y a toujours du ressac. Avec ma prame, je profitais de l'amplitude maximum de la houle pour sauter à terre, tirant mon embarcation au sec à la lame suivante.

Je me représentais l'arrivée de !'Empereur à bord du Northumberland, le 16 octobre 1815. Le cadre était identique : les mêmes rocs, la même houle, avec l'hostilité et la curiosité des hommes en plus. Le grand captif avait voulu débarquer de nuit, mais tous les habitants l'attendaient avec des lanternes !

Jamestown est la seule agglomération de l'île, et la majorité de la population s'y trouve concentrée. Avec son clocher à la pointe effilée, on dirait un paisible bourg de province ; rien de « colonial ». Sa situation est assez pittoresque, car il s'étire dans le creux d'une vallée aux flancs rocailleux parsemés de cactus. Une porte, que l'on fermait autrefois, donne accès à la baie.

Le vieux « Castle » gardé symboliquement au milieu des fleurs, par ses canons anciens, revêt aujourd'hui un aspect aimable.

Sainte-Hélène est toute petite, puisqu'elle n'a que dix-sept kilomètres dans sa plus grande dimension. Quand elle fut découverte, le 21 mai 1502, par le navigateur portugais Juan de Nova Castella, qui lui donna le nom de la sainte impératrice Hélène, mère de Constantin, elle était inhabitée. Elle fut donc, dès ses débuts, une île impériale.

Après les Portugais, puis les Hollandais, les Anglais jetèrent leur dévolu sur cette île, qui devint la propriété de la Compagnie des Indes. Cette dernière la remit au gouvernement anglais lors de l'internement de !'Empereur, mais en redevint propriétaire à la mort de Napoléon. Enfin, le 21 avril 1834, l'île fut cédée définitivement à l'Angleterre, dont elle resta colonie.

Avant le percement du canal de Suez, Sainte-Hélène était assez fréquentée. Actuellement elle ne reçoit que deux fois par mois la visite des paquebots de la série Castle, qui relient l'Angleterre au Cap et inversement.

Si, vue du large, elle apparaît comme un roc sauvage, cette impression se modifie radicalement lorsqu'on pénètre dans l'intérieur, dès les premières crêtes passées, et contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, Sainte-Hélène est une île magnifique.

Si l'on gravit « Ladder Hill »[3], qui surplombe le village, on trouve un paysage sec, de rocailles et de cactus, qui fait penser aux Galapagos. Mais, en continuant la route vers l'intérieur, on se demande si une fée n'a pas changé le cadre d'un coup de baguette magique : subitement, c'est une campagne verte et boisée, calme et fort belle : de l'herbe, des champs, des ajoncs, de très beaux arbres, des bois de sapins. Un paysage qui, du reste, n'a rien de tropical. C'est une aimable campagne avec des vaches et des moutons. On oublie complètement que l'on est en plein Atlantique et sous les tropiques ...

L'intérieur est très accidenté. Dominées par le pic de Diane, ce ne sont que crêtes et vallées verdoyantes, si bien qu'au premier abord l'île paraît beaucoup plus grande qu'elle n'est.

La grande richesse de Sainte-Hélène est le flax. Cette espèce de lin (Phormium tenax) y fut importé de Nouvelle-Zélande en 1867. On en voit des champs entiers qui miroitent sous le soleil, pailletés d'argent et souvent les pittoresques routes en sont bordées.

Ce flax alimente une industrie spéciale : on compte huit « flax Mills »[4] dans l'île. On dit que les propriétaires des flax Mills achètent le flax aux indigènes au-dessous du tarif officiel ; mais les Saint-Hélénais (sic) sont si braves, si doux, qu'ils n'émettent pas d'objection. Ils sont, d'ailleurs, parfaitement heureux ainsi, ce qui est bien le principal.

Outre le flax, l'ile exporte des bulbes de lis et quelques dentelles, vendues principalement aux touristes.

La population de Sainte-Hélène résulte d'apports très divers : esclaves noirs, coolies chinois, Malais, Hindous - tout cela mêlé au sang blanc des navigateurs ou des soldats qui tinrent garnison dans l'ile. On y observe donc une grande variété de couleurs de peau. Les Saint-Hélénais sont simples et serviables : de braves gens qui mènent une vie paisible. Le métissage a parfois d'heureux résultats : on y rencontre quelques très jolies filles.

Le nombre des habitants qui avait décru régulièrement de 1856 à 1936 est de nouveau en progression. En 1947 le recensement indiquait 4.748 habitants ; l'année précédente donna 136 naissances pour 53 décès. Le nombre des enfants, en effet, m'a frappé. Les écoliers forment le quart de la population.

M. Peugeot fut pendant cette escale le guide le plus obligeant comme le plus avisé. Naturellement il habitait Longwood, et l'habitude que je pris de venir l'y voir me familiarisa vite avec ces lieux historiques.

Longwood[5] est situé sur un plateau à la maigre végétation, exposé à la vue des alentours. Une longue allée rectiligne bordée d'arbres conduit à une simple barrière de bois surmontée d'un panneau sur lequel on lit : « French Domain. - Closed to Public until further notice[6] ».

Le jardin traversé, voici la maison de l’Empereur. On imagine difficilement tout d'abord que Napoléon ait vécu là et qu'il y soit mort. Comme l'a dit Octave Aubry, « la maison de Napoléon est une demeure de campagne, bonne au plus pour un notaire retraité ».

Le lieu est calme, l'air pur. On songe à ce qu'ont pu être les années de captivité du grand homme d'action.

On l'éprouve davantage encore en arpentant le jardin, qui n'a pas changé, dont il avait fait creuser les allées pour échapper ainsi pendant ses promenades au regard des espions qui, cachés derrière les haies, ne pouvaient même plus apercevoir le légendaire petit chapeau à cornes.

Est-ee pour effacer tout souvenir qu'après la mort de Napoléon, Longwood fut converti en étable ? Mais en 1858, la reine Victoria en fit don (sic) à Napoléon III et la même année l'Empereur envoya à Sainte-Hélène le chef d'escadron Gauthier de Rougemont prendre possession des biens français. Il y resta jusqu'en 1867. Depuis cette date, la France a toujours eu, à part quelques courtes interruptions, un représentant dans l'île. C'est aujourd'hui M. Peugeot, arrivé en 1945 pour succéder à M. Colin qui s'y trouvait depuis 1919.

Quand je visitai la demeure de Longwood, elle était vide, privée de ses planchers, détruits par les termites. La chambre de !'Empereur et son cabinet de travail - ensemble qu'il appelait ironiquement son « intérieur » m'apparurent fort exigus.

Notre vice-consul avait à cœur de mener à bien la tâche de restaurer la maison et de reconstituer son décor pour en faire un musée. Mais les crédits qu'on lui avait alloués - réduits encore par les dévaluations - étaient insuffisants.

Sur l'arrière de la maison de l’Empereur se trouvent plusieurs bâtiments. L'un d'eux, où le général de Montholon avait établi ses appartements, a été remis en état en 1934, grâce aux dons de la Société des Amis de Sainte-Hélène. Actuellement il sert de résidence à notre vice-consul.

Pendant sa captivité, !'Empereur faisait parfois des promenades à cheval et il avait exprimé le désir d'être enseveli dans un lieu qu'il affectionnait particulièrement, le vallon du Géranium, au fond du « Devil's Punch Bowl »[7].

On accède à ce vallon par un charmant sentier qui traverse un bois de sapins dont le silence n'est troublé que par le roucoulement des tourterelles.

Au fond du vallon, une grille en fer forgé entoure une énorme pierre rectangulaire nue. Aucune inscription. Le général de Montholon avait demandé que le nom de Napoléon y fût gravé. Mais Hudson Lowe ayant exigé qu'on y ajoutât Bonaparte, les Français préférèrent laisser la pierre anonyme.

La tombe est dominée par deux énormes pins de Norfolk plus vieux qu'elle. À côté, se dresse un olivier planté par le prince de Galles, ainsi qu'un autre arbre planté, avant la guerre, par l'état-major du croiseur-école français Jeanne d’Arc.

À quelques mètres de la tombe coule le filet clair d'une source qui ne tarit jamais, comme le véritable souvenir.

Une guérite rappelle qu'avant que la dépouille ne soit ramenée en France, un factionnaire en armes veillait la nuit et le jour.

Comme Longwood, le lieu où se trouve la tombe est possession française depuis le 7 mai 1858.

Lors du passage du Kurun le gouverneur de l'île était souffrant, mais il envoya son aide de camp me dire qu'il serait heureux de me recevoir.

Un matin donc, une rutilante voiture noire, aux portières ornées de blanches armoiries, vint me prendre au débarcadère.

Je fus heureux de cette occasion de visiter Plantation House, la résidence pleine de souvenirs historiques.

Un laquais en livrée m'introduisit dans la vieille demeure, où j'inscrivis mon nom à côté de celui du cotre dans un énorme livre d'or.

Le gouverneur, Sir George Andrew Joy, m'accueillit très cordialement et dans un français impeccable : il avait fait une partie de ses études à Bruges et séjourné quelque quatorze ans aux Nouvelles-Hébrides.

Plantation House, autrefois propriété de la Compagnie des Indes, n'a pas changé depuis la captivité de l'Empereur. C'est une belle et vaste demeure qui contraste singulièrement avec la « maison de notaire » de Longwood. La construction claire, richement meublée, à. un seul étage, est située au milieu d'un immense parc, bien entretenu, entouré de bois. Dans son silence on évoque le petit gouverneur aux cheveux roux, Sir Hudson Lowe, ce triste geôlier dont les Anglais eux-mêmes ont dit qu'il n'était pas un gentleman. Son grand prisonnier lui donna bien du souci... On songe au Corse Santini, huissier de !'Empereur, adroit chasseur qui explora un certain temps les abords de Longwood dans l'espoir de trouver le gouverneur au bout de son fusil ! On évoque les expéditions comme celles du flibustier Lafitte qui furent envisagées pour délivrer le célèbre captif.

Dans le paisible parc de Plantation House vit un personnage qui a connu Napoléon et Lowe, puisqu'il était âgé d'environ deux cent quarante ans lors du passage du Kurun. Ce personnage historique est Jonathan, une tortue géante originaire des iles Galapagos. Dans la fleur de son âge, Jonathan avait une compagne, mais elle est décédée... depuis un siècle. Malgré ce siècle de veuvage, il n'a pas oublié son épouse et, chaque année, à la période des amours, il se lance dans une longue expédition, à la recherche de la défunte. Rien ne peut l'arrêter. Si les humains étaient aussi fidèles ...

Le 17 avril 1952 - grand événement dans l'ile - arriva d’Angleterre, à destination du Cap, le Llandovery Castle. Les navires mouillent assez loin du rivage et c'est un va-et-vient pittoresque d'embarcations pour le débarquement des passagers et des marchandises.

Pour ces dernières, on utilise de petites barges que l'on décharge, malgré la houle, au moyen de grues.

Sainte-Hélène est avant tout l'île de Napoléon et, de ce fait, elle possède un attrait touristique considérable ; presque tous les passagers sont intéressés par la visite de Longwood et de la Tombe. C'est une source de revenus pour les habitants.

Un jour, je rencontrai un vieux Boer perdu lui aussi sur cette île. Autrefois interné, ce brave homme semblait avoir oublié ces mauvais jours. Il me rappela qu'après la guerre des Boers, plusieurs camps de ses compatriotes déportés avaient été établis sur cette terre de captivité. Les camps se transformèrent en cimetière, et il en restait le seul survivant.

L'île compte environ cinq douzaines d’Européens presque tous fonctionnaires.

On y mène une vie de province caractéristique avec ses potins et, parfois, ses petites intrigues. Veut-on téléphoner ? Il n'est pas nécessaire de préciser le numéro de l'abonné ni de s'enquérir s'il est à son domicile. La poste, bien renseignée – les allées et venues de chacun ne passant pas inaperçues – sait parfaitement où se trouve M. X. ou Mme Y. et elle prend l'initiative de les appeler où ils sont ! Voilà une organisation bien pratique.

Il n'y a pas de facteur à Sainte-Hélène. Si l'on veut son courrier, il faut aller le retirer soi-même à la poste.

Pour son histoire légendaire, la beauté de ses paysages et l'affabilité de ses habitants, j'ai vivement apprécié Sainte-Hélène.

J'ai souvent gravi les six cent quatre-vingt-dix-neuf marches de l'échelle de Jacob qui conduit presque verticalement au vieux fort de Ladder Hill, transformé en école, et où commence le domaine les cactus épineux aux fruits écarlates.

J'aimais bavarder avec tous les gens, avec les nombreux enfants à la mine éveillée. Souvent, garçons et filles venaient à la nage jusqu'au cotre ; le pont et le gréement se garnissaient alors de ces jeunes visiteurs.

Les bateaux de Sainte-Hélène sont de modestes embarcations, pour la plupart des baleinières, propulsées à l'aviron ; mais les insulaires sont des « nageurs » de premier ordre et j'aimais les regarder manier harmonieusement leurs longs avirons. Toute la côte abonde en beaux poissons et la pêche, même pratiquée avec des moyens simples, y est fructueuse.

19 avril. - Une dernière fois, je déjeune à Longwood. M Peugeot me reconduisit à l'embarcadère dans sa « Vauxhall » dernier modèle.

Des enfants, des hommes, aux visages devenus familiers me font des gestes d'adieu. J'embarque à bord du cotre qui roule honnêtement, comme il en a pris l'habitude depuis son arrivée sur cette rade ouverte.

L'appareillage est assez délicat à cause des nombreuses embarcations qui m'entourent. Après avoir établi la voilure, je dois l'éviter, vent arrière.

À 16 h.10 j'appareille et pare de justesse le petit yacht à moteur Yellowfin. Il s'en faut de peu que mon gui ne lui arrache son joli petit mâtereau ...

La brise se fait au fur et à mesure que je m'éloigne de terre et bientôt les dernières silhouettes des hommes ne sont plus perceptibles.



[1] Je n'en avais jamais vu de cette espèce, mais devais en voir des quantités à Sainte-Hélène.

[2] Au point de vue rapidité, j'aurais eu un gros avantage à contourner l'île par l'Est.

[3] La colline de l’échelle.

[4] « Moulins à lin »

[5] A environ neuf km de Jamestown.

[6] Domaine français. Fermé au public jusqu'à avis ultérieur.

[7] Bol à punch du Diable.