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samedi 22 août 2026

Une visite zouloue à Sainte-Hélène, Inkosi Thandisizwe Siyabonga Mpungose

 

Une visite zouloue à Sainte-Hélène


La visite à Sainte-Hélène d’Inkosi Thandisizwe Siyabonga Mpungose, chef traditionnel du district d’Eshowe, au KwaZulu-Natal, revêt une portée particulière. Elle relie deux territoires éloignés par l’océan, mais réunis par une histoire faite d’exils, de luttes politiques et de mémoire. Inkosi Mpungose est également le fondateur de la Bekezela Community Foundation, engagée en faveur des communautés vulnérables et du développement local en Afrique du Sud.  


Inkosi Thandisizwe Siyabonga Mpungose à Plantation House, le 20août 2026

Pour les visiteurs qui découvrent l’île à travers Napoléon, il est important de rappeler que Sainte-Hélène fut, au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, bien davantage qu’un lieu d’exil impérial. Après le départ des Français en 1821, les Britanniques continuèrent à utiliser l’île comme territoire de détention et de déportation. Les deux épisodes zoulous, séparés par une dizaine d’années, en constituent une page particulièrement méconnue.


Dinizulu, circa 1883


Le premier exil : Dinizulu, 1890-1897

En 1890, le prince zoulou Dinizulu kaCetshwayo, fils du roi Cetshwayo, fut déporté à Sainte-Hélène avec ses deux oncles, Ndabuka et Tshingana, ainsi qu’une partie de leur entourage. Leur exil intervenait dans le contexte troublé de la conquête et de la réorganisation britanniques du pays zoulou. Après la guerre anglo-zouloue de 1879, puis les conflits civils qui suivirent, les autorités britanniques cherchèrent à neutraliser les chefs susceptibles de contester leur domination.  



Le groupe arriva à Jamestown le 28 mars 1890. Dinizulu et ses compagnons ne furent pas enfermés dans une prison au sens strict du terme : ils furent assignés à résidence et surveillés, mais bénéficièrent d’une liberté de déplacement relativement large à l’intérieur de l’île. Cette situation était donc très différente de celle de Napoléon, soumis à une surveillance politique et militaire constante à Longwood. 

Les Zoulous furent d’abord installés à Rosemary Hall, ancienne résidence associée à plusieurs personnalités européennes présentes à Sainte-Hélène pendant la captivité impériale. Le climat humide et frais les conduisit ensuite vers Maldivia House, à Jamestown, puis Dinizulu fut autorisé à établir sa maison à Francis Plain. L’organisation de leur séjour évolua donc au fil des années, entre contraintes administratives et accommodements locaux. 


Le prince Dinizulu

Dinizulu s’intéressa aux usages européens. Il apprit à lire et à écrire, se passionna pour la musique et reçut des leçons de piano. Il accordait également une grande importance à ses vêtements et à ceux de son entourage. Ses deux oncles, en revanche, acceptèrent beaucoup moins volontiers les habitudes imposées par leurs gardiens : ils répugnaient notamment à dormir dans un lit, à s’asseoir sur une chaise ou à utiliser une table.

Le séjour des exilés zoulous fut aussi marqué par les contacts avec la population de l’île. Dinizulu se lia d’amitié avec plusieurs habitants et fut apprécié par une partie du clergé local. Il se convertit au christianisme avec enthousiasme, même si cette conversion fut aménagée pour tenir compte de sa situation familiale et de la présence de plusieurs épouses.

À la fin de l’année 1897, après environ sept années d’exil, Dinizulu, ses oncles, leurs familles et leurs serviteurs quittèrent Sainte-Hélène. Le groupe repartit le 24 décembre 1897, à bord de l’Umbilo. L’île conservait alors le souvenir d’un jeune chef devenu, pour certains de ses habitants, une figure familière et attachante. 


Maldivia, seconde résidence de Dinizulu


La seconde vague : les prisonniers de 1907

Dix ans plus tard, Sainte-Hélène accueillit une seconde vague de prisonniers zoulous. Cette fois, il ne s’agissait pas de membres de la famille royale exilés après les conflits de la fin du XIXᵉ siècle, mais de chefs et de participants à la révolte qui avait éclaté au Natal en 1906-1907.

Cette insurrection, souvent appelée rébellion de Bambatha, fut provoquée notamment par l’introduction d’un impôt par tête, qui s’ajoutait aux taxes déjà imposées aux populations africaines. Les autorités coloniales arrêtèrent les chefs considérés comme responsables ou solidaires du mouvement. Certains furent condamnés à de lourdes peines, puis désignés pour être déportés loin de l’Afrique du Sud. Sainte-Hélène fut choisie après que l’île Maurice eut été écartée en raison d’une épidémie de béribéri. 

Le vapeur Inyati arriva au large de Sainte-Hélène le 11 juin 1907. Vingt-cinq prisonniers zoulous débarquèrent le lendemain. Ils étaient âgés d’environ vingt à soixante-dix ans et portaient des vestes kaki marquées de la lettre « L » ainsi que d’autres indications correspondant à leur statut pénal. Les témoignages de l’époque les décrivent comme affaiblis et amaigris après leur transport.

Les prisonniers furent conduits aux baraquements de Ladder Hill, où ils demeurèrent sous surveillance. Leur quotidien fut beaucoup plus rigoureux que celui de Dinizulu et de ses compagnons. Les rations prévues comprenaient principalement du mealy meal, une bouillie de maïs, du sel, quelques légumes et une quantité déterminée de viande. Ils ne recevaient ni thé, ni café, ni lait, ni tabac, et chacun devait se contenter d’une couverture pour dormir.

Pendant leur séjour, les prisonniers furent employés essentiellement à des travaux publics, notamment sur les routes et dans les carrières. Leur présence resta cependant beaucoup moins visible dans la mémoire locale que celle de Dinizulu ou que celle des milliers de prisonniers boers internés à Sainte-Hélène de 1900 à 1902. Les documents officiels et les journaux de l’époque leur accordent une place limitée, ce qui explique en partie la difficulté à reconstituer aujourd’hui leurs itinéraires individuels.

Ils restèrent sur l’île jusqu’en 1909, soit environ deux années. Plusieurs moururent pendant leur détention ; des recherches locales font état de sept décès parmi les vingt-cinq prisonniers zoulous, de 1908 à 1910. Leurs sépultures ne sont pas toujours identifiées, et cette absence de traces matérielles contribue à l’effacement de leur histoire. sizakelegumede.co

Deux histoires, une même île

Les deux vagues zouloues ne doivent pas être confondues. La première concernait Dinizulu, ses oncles et leur entourage, dans le cadre d’un exil politique relativement privilégié de 1890 à 1897. La seconde concernait vingt-cinq prisonniers liés à la révolte de 1906-1907, détenus dans des conditions plus strictes de 1907 à 1909.

Première période
Seconde période
1890-1897     1907-1909
Dinizulu, ses deux oncles et leurs familles     Vingt-cinq prisonniers zoulous
Exil politique et assignation à résidence      Déportation pénale après la révolte du Natal
Rosemary Hall, Maldivia House, Francis Plain      Baraquements de Ladder Hill
Contacts nombreux avec les habitants      Vie plus encadrée et travaux forcés

Ces deux épisodes montrent cependant la continuité d’une même politique impériale : éloigner les opposants et les chefs africains vers une île située à des milliers de kilomètres de leur pays. Sainte-Hélène avait servi à isoler Napoléon après 1815 ; elle servit ensuite à éloigner des dirigeants zoulous et des prisonniers de guerre, dans des contextes très différents mais selon une logique commune de contrôle à distance.

La présence d’Inkosi Thandisizwe Siyabonga Mpungose donne aujourd’hui une résonance contemporaine à cette histoire. Sa visite permet de ne pas considérer les Zoulous comme de simples personnages secondaires d’un récit colonial britannique. Cependant, comme des acteurs d’une histoire politique, familiale et culturelle qui se prolonge jusqu’à nos jours.

Elle invite également à regarder Sainte-Hélène autrement : non seulement comme l’île de la captivité de Napoléon, mais comme un lieu de rencontre entre des mémoires impériales, africaines, européennes et insulaires. La mémoire de Dinizulu, de ses compagnons et des prisonniers de 1907 appartient pleinement à l’histoire de l’île.



Texte préparé à partir de l’ouvrage Sainte-Hélène, île de mémoire, sous la direction de Bernard Chevallier, Michel Dancoisne-Martineau et Thierry Lentz, notamment le chapitre consacré à Sainte-Hélène comme lieu de détention et aux deux périodes zouloues.

jeudi 9 avril 2026

Johannes Ludwig Léopold Mund : un diplomate prussien... dans "la paresse et la gaieté au Cap"

 L’absurde mission du commissaire prussien...

Afin de prendre « les mesures les plus propres à rendre impossible toute entreprise de la part de Napoléon Bonaparte contre le repos de l'Europe », le 2 août 1815, à Paris, un traité entre la Grande-Bretagne et l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Russie et la Prusse fut signé.


1816 - Cape Town by Latrobe


CONVENTION ENTRE LA GRANDE-BRETAGNE, L’AUTRICHE, LA RUSSIE ET LA PRUSSE.

Le 2 août 1815, la convention suivante entre la Grande Bretagne, l'Autriche, la Russie et la Prusse, touchant

Bonaparte, fut signée à Paris :

« Napoléon Bonaparte étant au pouvoir des souverains alliés, LL. MM. le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie et le roi de Prusse ont statué, en vertu des stipulations du traité du 25 mars 1815, sur les mesures les plus propres à rendre impossible toute entreprise de sa part contre le repos de l'Europe :

» ARTICLE PREMIER. Napoléon est considéré par les puissances qui ont signé le traité du 25 mars dernier comme

leur prisonnier.

» ART. 2. Sa garde est spécialement confiée au gouvernement britannique.

» Le choix de la place et des mesures qui peuvent le mieux assurer l'objet de la présente stipulation est réservé

à Sa Majesté Britannique.

» ART. 3. Les cours impériales d'Autriche et de Russie et la cour royale de Prusse nommeront des commissaires

pour se rendre et habiter dans la place que le gouvernement britannique aura assignée pour la résidence de Napoléon Bonaparte, et qui, sans être responsables de sa garde, s'assureront de sa présence.

» ART. 4. Sa Majesté Très-Chrétienne est invitée, au nom des quatre cours ci-dessus mentionnées, à envoyer pareillement un commissaire français au lieu de la détention de Napoléon Bonaparte.

» ART. 5. Sa Majesté, le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande s'oblige à remplir les engagements qui lui sont assignés par la présente convention.

» ART. 6. La présente convention sera ratifiée, et la ratification en sera échangée dans quinze jours, ou plus tôt,

s'il est possible.

» En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs ont signé la présente convention, et y ont apposé le sceau de

leurs armes.

Fait à Paris, le 2 août de l'année 1815.

» Signé : Le prince DE METTERNICH,

Le comte DE NESSELRODE,

Lord ABERDEEN,

Le prince HARDENBERG. »

Après différentes nominations avortées, ces quatre nations communiquèrent les noms de leurs « Commissaires » à Sainte-Hélène.

Pour la France, ce fut Montchenu ; pour la Russie Alexandre [Antonovitch] Ramsay de Balmain ; pour l’Autriche, Barthélémy Stürmer et enfin, pour la Prusse, Johannes Ludwig Léopold Mund 

 Les trois premiers commissaires arrivèrent à Sainte-Hélène le 17 juin 1816 à bord du Newcastle: le comte de Balmain, pour la Russie voyagea avec son serviteur Heinrich Peyle ; le baron Stürmer pour l'Autriche fut accompagné de son épouse et de Philippe Welle, un botaniste qui fut aussi son secrétaire, et le marquis de Montchenu, pour la France, avec le capitaine Gors, son aide de camp. 

 

Quant au dernier, le Prussien, faute de place à bord du Newcastle, il resta en rade en Grande Bretagne avec son secrétaire-botaniste Louis Maire. Londres s’excusa en ces termes: « Il regrette bien sincèrement de n’avoir pu remplir, pour le moment, les intentions de Sa Majesté le roi de Prusse à l’égard de ces messieurs »

Passionné de botanique dont c’était d’ailleurs le métier, Johannes Mund exprima alors le désir d’aller à Sainte-Hélène avec son adjoint en passant par le Cap de Bonne-Espérance où ils pourraient faire des recherches scientifiques avant d’embarquer pour Sainte-Hélène. La cour de Berlin accepta « que ces Messieurs se rendissent de Sainte-Hélène par le cap de Bonne-Espérance ».

 

Les deux botanistes arrivèrent donc au Cap de Bonne-Espérance au mois d’août 1816 en ne devaient y passer qu’une seule année. Toutefois, les deux hommes se plurent tant en Afrique du sud qu’ils oublièrent leur mission de Commissaire du Roi de Prusse à Sainte-Hélène dont ils touchaient cependant les émoluments.

 

Ce ne fut qu’à la fin de 1818 que la cour de Prusse commença à s’interroger sur ces diplomates d’un genre un peu particulier… par l’entremise du Gouverneur de la Colonie du Cap, Lord Somerset, on parvint à les retrouver (grâce, précisément aux versements de leurs salaires que la banque Rothschild à Paris leur envoyait). Ils demandèrent – et obtinrent – quelques mois de plus en Afrique du sud pour accomplir leur mission botanique.  

Ils réussirent le tour de force de repousser sans cesse leur départ pour Sainte-Hélène en « oubliant » même d’envoyer à Berlin les résultats de leurs recherches sud-africaines et autres collectes d’échantillons et herbiers. Ce ne fut cependant qu’en 1821, avec la mort de Napoléon, que la cour de Berlin rompit leurs contrats.  



Scolopia mundii ou Mountain Saffron _ RedPear tree

Protea mundii

Leucospermum mundii


En attendant, les deux hommes auront bien profité des cinq années d’exil de Napoléon à Sainte-Hélène : George Thom, dans ses descriptions de la Colonie sud-africaine, va même jusqu’à nous dire que « les collectionneurs de la Prusse passent leur temps dans la paresse et la gaieté au Cap, et sont désormais tombés encore plus bas que tout autre colon ».


Mund a laissé une trace jusque dans la botanique : son nom a été donné au genre Mundia (aujourd’hui réuni avec Acanthocladus et Nylandtia), ainsi qu’à plusieurs espèces — Protea mundii, Helichrysum mundtii, Bupleurum mundtii, Scolopia mundii, Thaminophyllum mundii, Leucospermum mundii, Otholobium mundianum, Phoberos mundii et Afrocanthium mundianum.

Une manière, en somme, de s’enraciner définitivement au Cap… bien plus sûrement qu’un poste officiel.

mardi 10 février 2026

Les Héléniens dans l’héritage métis du Cap

Coincé au Cap, une fois encore, en attendant la réouverture de l’aéroport, je me retrouve en Afrique du Sud face à ce que Sainte-Hélène a toujours su m’enseigner : l’isolement n’est jamais seulement une contrainte logistique, il est aussi une invitation à la mémoire.

1634, Guerard.  from Carte universelle hydrographique Bibliotheque Nationale de France

 

L’île de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique Sud, fut occupée par la Compagnie anglaise des Indes orientales à partir de 1659, avant de devenir officiellement colonie britannique en 1836. 

Dès la seconde décennie du XVIIIᵉ siècle, la population de Sainte-Hélène comptait 542 Blancs et 411 esclaves, principalement originaires d’Afrique et des Indes orientales. Dans les années 1820, on dénombrait 821 colons blancs, une garnison militaire de 820 hommes, environ 1 500 esclaves, plus de 600 travailleurs chinois sous contrat et quelque 500 Noirs libres.

Lithographie « Sandy Bay Valley in the island of St.Helena » de Henry Salt – 1809 


Après l’abolition de l’esclavage, nombre d’anciens esclaves restèrent sur l’île et s’unirent aux colons blancs ainsi qu’aux autres communautés qui formaient la société hélénienne. À cette époque, Sainte-Hélène était administrée comme une colonie de la Couronne britannique depuis le Cap, ce qui explique les liens étroits, durables et humains entre l’île et l’Afrique du Sud.

Dans la période qui suivit immédiatement l’abolition de la traite, jusque dans les années 1850, la Royal Navy captura de nombreux navires négriers en haute mer. Le Cap et Sainte-Hélène furent les deux principaux ports où débarquaient les esclaves ainsi « libérés ». Ces captifs, appelés Prize Negroes, étaient contraints à un engagement de quatorze années comme ouvriers au Cap avant de pouvoir accéder à la liberté. Ils furent connus sous le nom de Cape Prize Boys.

On estime à environ 8 000 le nombre de ces Prize Negroes débarqués au Cap, les derniers arrivant en 1856. Pour ces esclaves sous contrat, la servitude ne prit réellement fin qu’en 1870. Plus largement, on estime qu’environ 63 000 esclaves furent amenés au Cap entre 1653 et 1807. L’ajout des 8 000 Prize Negroes africains porte la proportion d’esclaves africains et malgaches à 57,2 % de l’ensemble des esclaves arrivés au Cap (24 % venant d’Inde et 18,7 % des îles indonésiennes). À cela s’ajoutèrent, très probablement, de nombreux apports illégaux.

Esclaves de confession musulmane sur le pont d'un bâtiment
 après leur libération (Collection Melliss)


À Sainte-Hélène, des Prize Slaves devinrent également des travailleurs sous contrat sur l’île, ou reçurent la possibilité de rejoindre les Antilles comme hommes libres — option de loin la plus attractive.

De nombreux insulaires de Sainte-Hélène gagnèrent aussi le Cap en tant que travailleurs engagés. Ces quelque 2 000 "Saints", comme on appelait déjà les habitants de l’île, étaient issus d’un métissage complexe mêlant Britanniques, Chinois, esclaves africains, esclaves orientaux et Noirs libres. Au Cap, ils s’intégrèrent largement à la communauté dite Coloured. Aujourd’hui encore, de nombreuses familles du Cap conservent des liens vivants avec Sainte-Hélène.

Les Saints, les Manillas, les Kroomen, les Mosbiekers, les Prize Boys, ainsi que les créoles chinois Peranakan (huan-na), constituent autant de strates méconnues de la mosaïque identitaire Coloured. Elles viennent compléter l’héritage khoï, san, xhosa, européen et afro-indo-esclave qui façonne l’histoire humaine du Cap.

jeudi 8 janvier 2026

Autre exil: celui de Dinuzulu kaCetshwayo

L’histoire de Dinuzulu kaCetshwayo croise celle de Sainte-Hélène de manière plus profonde et plus humaine qu’on ne l’imagine souvent. Fils du roi Cetshwayo, dernier souverain zoulou officiellement reconnu par les Britanniques, Dinuzulu naît en 1868 dans un monde déjà fragilisé par la défaite et la fragmentation du royaume zoulou à l’issue de la guerre anglo-zouloue. Son destin est celui d’un héritier menacé, déplacé, puis progressivement enfermé dans les logiques coloniales de l’exil.


Dinuzulu kaCetshwayo


Trop jeune pour succéder à son père à la mort de celui-ci, Dinuzulu est d’abord soustrait au danger et mis à l’abri dans le Transvaal. Autour de lui, alliances, rivalités et calculs politiques redessinent une géographie instable du pouvoir. Reconnu roi après la victoire d’Etshaneni en 1884, il demeure néanmoins sous surveillance constante, soupçonné d’incarner une continuité dynastique que l’autorité coloniale souhaite précisément dissoudre.

C’est dans ce contexte que s’inscrit son exil à Sainte-Hélène, prononcé après les troubles zoulous de la fin des années 1880. En mars 1890, Dinuzulu débarque à Jamestown avec ses oncles, des membres de leur entourage, des épouses, des serviteurs et quelques effets personnels qui disent déjà la singularité de cette relégation : des animaux, des instruments de musique, des objets de la vie quotidienne. L’exil n’est pas ici une cellule, mais un éloignement total, une mise à distance du monde d’origine.

À Sainte-Hélène, Dinuzulu n’est ni enfermé ni isolé. Il circule, rencontre, se mêle à la population locale. Il devient même une figure populaire. Des mariages ont lieu entre membres de sa suite et des habitantes de l’île ; des enfants naissent. Deux d’entre eux, morts en bas âge, reposent encore aujourd’hui dans le cimetière de St Paul’s, inscrivant matériellement la mémoire zouloue dans le sol hélénien. Peu de destins illustrent avec autant de force la manière dont Sainte-Hélène devient, au fil du XIXᵉ siècle, une île-archive des empires.

L’exil dure près de huit ans. Lorsqu’il quitte finalement l’île en décembre 1897, son entourage s’est agrandi, et l’expérience l’a profondément transformé. Les témoignages contemporains, parfois marqués par un regard colonial condescendant, soulignent néanmoins l’empreinte durable de ce séjour. Sainte-Hélène n’a pas été une parenthèse neutre : elle fut un temps de recomposition personnelle, familiale et politique.

De retour en Afrique australe, Dinuzulu ne retrouvera jamais pleinement sa place. Accusé d’avoir soutenu indirectement la révolte de Bambatha en 1906, jugé, condamné puis partiellement gracié, il meurt en 1913, à quarante-cinq ans seulement. Son fils Solomon, né à Sainte-Hélène en 1891, lui succède symboliquement, rappelant que l’exil hélénien ne fut pas un simple épisode, mais un moment fondateur de la continuité dynastique zouloue.

À travers Dinuzulu, Sainte-Hélène apparaît une fois encore comme un lieu d’exil, de mémoire et de transmission, où se croisent les trajectoires de souverains déchus, d’empires en recomposition et de familles déplacées. L’île ne conserve pas seulement les traces de Napoléon : elle garde aussi celles d’un roi africain, dont le destin, arraché à son territoire, s’est inscrit durablement dans le paysage humain et funéraire hélénien.

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Ce collier, dont subsistent aujourd’hui quelques perles de bois, appartenait à Dinuzulu kaCetshwayo, roi zoulou et ancien exilé de Sainte-Hélène. Objet modeste en apparence, il condense pourtant une histoire complexe de pouvoir, de dépossession et de transmission.

Dans les années 1920, Baden-Powell remit à son adjoint, Sir Percy Everett, un ensemble de six perles de bois provenant du collier originel de Dinuzulu. Il s’agissait d’un geste symbolique fort : ces perles répondaient à celles portées par le Chief Scout lui-même, inscrivant un héritage africain, arraché à son contexte royal, dans une nouvelle chaîne de commandement et de rites.

En 1949, Percy Everett transmit à son tour ces six perles à John Thurman, alors Camp Chief, avec pour consigne qu’elles soient remises, le moment venu, à son successeur. Depuis lors, ces fragments circulent comme une relique discrète, détachée de leur origine première mais toujours chargée de mémoire.

À travers ces perles, c’est une part de l’histoire de Dinuzulu qui continue de voyager : celle d’un roi vaincu, déplacé, exilé à Sainte-Hélène, puis progressivement absorbé par les récits et les institutions de l’Empire. Comme souvent, l’objet survit à l’homme — et, silencieusement, il témoigne.



Les Domaines nationaux français de Sainte-Hélène conservent par ailleurs un autre témoignage matériel de cet exil : le fauteuil sur lequel Dinuzulu prenait place durant son séjour sur l’île. Cet objet, d’une grande force symbolique, est aujourd’hui présenté en dépôt au musée de Jamestown, où il rappelle silencieusement la présence du souverain zoulou à Sainte-Hélène et l’inscription durable de son histoire dans le paysage hélénien.

À travers ces objets — perles de bois et fauteuil d’exil — c’est une part de l’histoire de Dinuzulu qui continue de voyager : celle d’un roi déplacé, observé, puis peu à peu absorbé par les récits de l’Empire. Comme souvent, l’objet survit à l’homme. Et, sans bruit, il témoigne.