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lundi 10 février 2025

La Symphonie Napoléon de Burgess

Anthony Burgess : « [i]Et maintenant, il [l’auteur surnommait Napoléon le lion de la valléeregardait d'un air sombre cette île qui bondissait sur l'océan austral. Du granit volcanique, un vrai rocher pour Prométhée. Et c'était, comme l'avait dit le médecin irlandais, un mauvais climat pour les hépatiques. » 

Et l’auteur de Orange mécanique de préciser sa pensée à la fin de sa Symphonie Napoléon dans une épître aux lecteurs :

« [ii]Quel mythe ? Quel héros ? Aaaaah-Prométhée.

Beethoven[1] nous explique clairement et avec fougue

Dans son Finale qui est le héros.

Il prend une basse et ensuite un thème

De sa propre musique de ballet sur Prométhée, puis

Construit des variations pour atteindre le nombre de dix. » [2]

À la suite de la parution de Le Dernier Napoléon, un lecteur s’est dit ému — et surpris de voir apparaître, au détour du récit, le nom d’Anthony Burgess. L’étonnement est compréhensible : Burgess n’est ni un historien de Napoléon, ni un spécialiste de Sainte-Hélène, et son nom n’est guère associé, en France du moins, aux études napoléoniennes.




C’est précisément cette surprise qui mérite que l’on s’y arrête.

Anthony Burgess appartient à une tout autre sphère : celle des écrivains du XXᵉ siècle pour lesquels Napoléon n’est plus seulement un personnage historique, mais une figure culturelle, déjà passée du champ de l’événement à celui de la représentation. Lorsqu’il évoque Napoléon, Burgess ne cherche ni à établir des faits, ni à corriger une chronologie, ni à trancher un débat d’archives. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur le pouvoir, la chute, l’enfermement, la langue et la contrainte — thèmes qui traversent l’ensemble de son œuvre.

Il faut donc lire Burgess non comme une source, mais comme un témoin de la postérité napoléonienne. Chez lui, Napoléon n’est plus l’Empereur agissant, ni même le captif scruté jour après jour à Longwood, mais une figure mentale, presque mythologique, malléable, réinterprétée, parfois volontairement déformée. Cette distance explique à la fois l’intérêt et les limites de son regard.

Anthony Burgess 1917-1993


Si j’ai choisi de mentionner Burgess dans Le Dernier Napoléon, ce n’est donc ni par goût de l’érudition périphérique, ni pour brouiller les frontières entre littérature et histoire. C’est au contraire pour marquer ces frontières. L’exil de Sainte-Hélène, tel que je l’ai abordé, repose sur les archives, les témoignages contemporains, la matérialité du quotidien et le temps long de la captivité. Burgess, lui, témoigne d’un autre moment : celui où Napoléon est déjà devenu un objet culturel, réinvesti par l’imaginaire moderne.

Loin de se contredire, ces deux approches se répondent. L’une restitue la réalité vécue de 1819 à 1821 ; l’autre révèle la survivance intellectuelle de Napoléon au XXᵉ siècle. Mais elles ne parlent ni du même Napoléon, ni depuis le même lieu.

L’étonnement du lecteur était donc légitime. Il offre surtout l’occasion de rappeler que Napoléon appartient à plusieurs temps : celui de l’histoire, celui de la mémoire, et celui — plus instable encore — de la littérature.



[1] Prométhée fut très souvent associé au mythe de Beethoven (et, par son intermédiaire, au mythe napoléonien), qui se développa tout au long du XIX' siècle, et traversa les instrumentalisations, au cours du XXe, en particulier dans l'Allemagne nazie, pour arriver jusqu'à nos jours.

[2] Anthony Burgess, Napoleon Symphony: A Novel in Four Movements, UK, Jonathan Cape, 1974



[i] [Original citation] And now he [Napoleon whom the author nicknamed the lion of the valley] looked gloomily at that island bouncing on the southern ocean. Volcanic granite, a real rock for Prometheus. And this was, so that Irish doctor had said, a bad climate for livers.

[ii] [Original citation] What myth? What hero? Aaaaah—Prometheus.

Beethoven makes it fiery-clear to us

In his Finale who the hero is.

He takes a bass and then a theme from his

Own ballet music on Prometheus, then

Builds variations till the count of ten.


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